N'est-ce pas à ce pur amour, dis-moi, poète, que tu as emprunté l'étincelle qui luit à ton front, anime, tes chants, active la chaleur de ton enthousiasme?

Vous qui aimez sincèrement, répondez: votre amour ne parle-t-il pas d'unité? L'unité, n'est-ce point la loi qui nous régit, le but où, nous tendons? n'est-ce point le beau? n'est-ce point Dieu? Dieu! voilà le verbe éternel, la solution de toute proposition. Dieu! c'est l'inconnu, le mystère. C'est la personnification, de toute conception comme de tout enfantement. C'est le mot d'ordre des penseurs et des crétins. Marche! marche! nous crie la voix d'en haut; et nous marchons sans jamais rétrograder, laissant des monceaux, de cadavres pour jalonner notre passage dans l'incommensurable carrière dont la point de départ et le terme fuient nôtre oeil. La cohorte humaine avance, guidée par la flamme de l'amour, comme les Hébreux par la colonne de feu. Plus l'amour nous éclaire, plus nos progrès sont rapides. N'ayant pas d'idée de la synthèse, ne percevant que la forme, l'antiquité cheminait à tâtons sur cette route. Il lui manquait un centre de ralliement, le beau unique, Dieu, comme il lui manquait une lumière unique, l'amour entre les sexes aussi bien que l'amour entre les arts, bref, la cohésion de toutes les forces isolées pour travailler à la perfectibilité de l'ensemble… Les anciens n'aimaient pas, ils s'aimaient. Chez eux, la femme était un souffre-plaisir, rien de plus. De là, distinction, désunion, partant idolâtrie. En plaçant la femme à la hauteur de l'homme, le christianisme a engendré l'amour, par conséquent la foi indivisible.

Bénissons donc le sentiment qui attire les êtres vers un pôle commun, et, tout en méprisant ces caprices vagues, inconstants comme les météores, faussement décorés du nom d'amour, admirons les grandes passions qui enflammèrent le coeur des génies des siècles passés et présents. Eh! sans l'amour, posséderions-nous ces inimitables toiles de Raphaël, ces poèmes sublimes du Tasse, ces profondes études politiques de Machiavel, et ces sonnets de Pétrarque, frais et perlés comme la rosée du matin, et ces milliers de chefs-d'oeuvre, qui font la gloire et le bonheur de nous tous? Oui, aimons bien, et quand nous pouvons aimer un être digne de nous, par ses qualités; quand nous sommes assurés que nous l'aimons de toute notre puissance, de tous nos instincts, de toutes nos volontés, unissons nos destinées aux siennes, soyons attachés à lui comme la tige est attachée à la fleur! Mais s'il ne peut répondre à notre amour sans blesser les lois divines…

Telles furent, ou à peu près, les pensées du vicomte Jean de Ganay, pendant les premiers jours qui suivirent son entrevue avec Guyonne la poissonnière.

Durant ces jours, il sut, toutefois, refouler les émotions de son coeur, et observer vis-à-vis de la jeune fille une retenue qui accrut dans l'esprit de celle-ci l'agitation à laquelle elle était livrée depuis son retour dans l'île de Sable. Elle aimait l'écuyer, elle se savait aimée de lui; elle était certaine qu'un voile planait sur sa naissance; aussi vivait-elle dans une inquiétude plus poignante encore que les afflictions qu'elle avait précédemment endurées.

Cependant, elle n'osait parler; elle craignait autant qu'elle désirait la présence de son amant. Ce ne fut donc pas sans un trouble inexprimable qu'elle s'entendit un matin apostropher par lui:

—Yvon, voulez-vous m'accompagner?

Guyonne trembla de tout son corps et répondit en suivant le vicomte.

Avril fermait les yeux, mai héritait du souffle de son devancier.

Au moment où les deux jeunes gens quittaient le castel, l'aube souriait à l'horizon, et l'éclat de ses teintes réfléchies sur le ciel bleu prêtait à l'orient des reflets graduels, lesquels, partant d'un orbe éblouissant, allaient s'amollissant, se mariant insensiblement, et, passant du pourpre vif à l'écarlate, de l'écarlate au rosé, du rosé à l'orange, de l'orange au blanchâtre, finissaient par se noyer dans un océan d'azur. C'était la promesse mensongère d'une belle journée. Le lever de l'aurore ressemblait à la grimace d'une femme acariâtre, heureuse de jouer un mauvais tour à ses adorateurs.