—A quelques centaines de noeuds de nous doit exister une île, qui renferme un petit lac d'eau douce. Nous pourrions, si tel était votre bon plaisir, y débarquer toute cette canaille que nous avons à bord, et aller nous approvisionner chez les peuplades sauvages de l'Acadie. Puis nous chercherions un lieu convenable pour fonder le nouvel établissement colonial, et ensuite nous reviendrions quérir notre monde.
—Par la messe! voilà qui est sagement pensé, maître Chedotel, dit l'un des gentilshommes.
—Oui, repartit de la Roche, en croisant les bras; mais qui nourrira ces gens pendant notre absence.
—Hum! répondit le pilote, ils ne seront pas gênés, la pêche! la chasse! l'île abonde en gibier et en poisson.
Le marquis se leva, fit quatre ou cinq tours dans l'appartement, et s'adressant à Chedotel:
—Que Dieu nous assiste! agissez à votre guise!
IX
TERRE
Cinq jours après cet entretien, l'aube apparut à travers les brumes froides et compactes. Une bonne et forte brise chantait dans les agrès de Castor, et la gaieté déridait les fronts des passagers. C'est que déjà bouillonnaient autour du navire ces lignes parallèles de globules argentés qui indiquent la proximité des côtes.
Cependant, tous les dangers n'étaient point évités. Le Castor faisait route entre des montagnes de glaçons qui, à chaque instant, menaçaient de l'écraser sous leur poids. Mais la nouvelle que bientôt on atterrirait, que bientôt on descendrait sur la terre ferme, suffisait pour ranimer les esprits les plus découragés; car il n'est peut-être point donné à l'homme d'éprouver de sensations aussi vives que celles qui l'inonde en remettant le pied sur son élément propre, après en avoir été séparé pendant d'éternelles semaines. Jamais amant ne revoit sa maîtresse avec plus de transport que l'individu ayant accompli une première traversée ne revoit la vieille Cybèle. Fatigues, périls, privations, tout est immédiatement oublié, et les vieux marins eux-mêmes ne sont jamais blasés sur cette jouissance inexprimable. Quand en mer retentit le commandement: Apprêtez les ancres! c'est la joie dans le coeur, l'agilité dans les membres, un refrain sur les lèvres, que tous les matelots s'empressent à cette pénible besogne. Les plus mous sont les plus alertes, les moins robustes, les plus vigoureux: et il faut être témoin de la facilité, du plaisir dont chacun fait preuve pour arrimer les énormes câbles, les chaînes pesantes! il faut être témoin de ce mouvement, de cet harmonieux va-et-vient, de cette entente cordiale qui se manifestent alors dans un navire! il faut entendre ces vibrantes exclamations, ces jeux de mots, ces trépignements d'allégresse!