[Note 36: Dans la première série des Drames de l'Amérique du Nord, j'ai déjà eu occasion de montrer combien les sauvages sont superstitieux, surtout à l'endroit de leurs songes. La plupart des voyageurs ont été, comme moi, frappés de cette aberration qui ne compte encore, quoi que nous en ayons, que trop de fidèles dans les sociétés civilisées. Mais si la plupart des Indiens apportent souvent une grande bonne foi dans l'explication des rêves, il en est qui savent très-bien les utiliser au profit de leurs passions. En voici un exemple citée par un missionnaire. Un sauvage ayant rêvé que le bonheur de sa vie était attaché à la possession d'une femme mariée à l'un des plus considérables du village où il demeurait, il lui fit faire la même proposition que Hortensius eut la hardiesse de faire autrefois à Caton d'Utique. Le mari et la femme vivaient dans une grande union et s'entr'aimaient beaucoup. La séparation fut rude à l'un et à l'autre; cependant ils n'osèrent refuser. Ils se séparèrent donc. La femme prit un nouvel engagement, et le mari abandonné ayant été prié de se pourvoir ailleurs, il le fit par complaisance, et pour ôter tout soupçon qu'il pensait encore à sa première épouse. Il la reprit néanmoins après la mort de celui qui les avait désunis, laquelle arrive quelque temps après. Dans ses Aventures en Amérique, Le Beau raconte l'anecdote suivante «Un sauvage, de ce qu'on avait donné la vie à un esclave dans sa cabane contre son inclination, en conserva une haine mortelle pour lui, qu'il couva pendant plusieurs années. Enfin pouvant plus dissimuler, il dit qu'il avait rêvé de la chair humaine, et peu après, il déclara que c'était la chair de l'esclave en question. On chercha vainement à éluder ce songe barbare; on fit plusieurs figures d'hommes de pâte qu'on fit cuire sous les cendres; il les rejeta. On n'omit rien pour lui faire changer de pensée; il ne se rendit point, et il fallut faire casser la tête à l'esclave.]

Dubreuil fit un mouvement d'incrédulité et de dédain.

A cet instant, un coup de tonnerre effroyable ébranla la caverne jusque dans ses fondements, et une vieille squaw se précipita dans la salle par le couloir qui avait donné accès à Meneh-Ouiakon, en s'écriant:

—La fille des sachems et le visage pâle sont perdus!

CHAPITRE XII

LE MAÎTRE

—Que veut-elle dire? demanda Dubreuil; car, si la vieille Indienne avait poussé son exclamation en nadoessis, dialecte qu'il ne comprenait pas, la soudaineté de son entrée dans la salle, le bouleversement de son visage annonçaient suffisamment que quelque chose de grave était survenu.

—Tais-toi et sois calme, dit, dans son idiome, Meneh-Ouiakon à la squaw.

Puis, s'adressant à Dubreuil:

—Mon frère, du courage, du sang-froid; si l'on tentait de te faire du mal, je te protégerais.