Tu te souviens avec quelle joie je reçus la mission d'aller explorer les mines du lac Supérieur. Pour moi qui aimais passionnément l'Amérique pour ses institutions libérales, pour les splendeurs dont Chateaubriand nous avait conté que son immense territoire était écrasé, et peut-être aussi parce qu'il est de tradition dans ma famille que mes ancêtres contribuèrent largement à la découverte et à la colonisation du Nouveau-Monde; pour moi la place que j'obtenais était le comble de voeux souvent caressés quoique dissimulés avec soin, car je craignais d'affliger ma bonne mère.

Ce mot d'Amérique, tu sais, la faisait tressaillir, fondre en larmes. Était-ce au souvenir de mon frère aîné, parti depuis tant d'années, sans que l'on eût jamais su ce qu'il était devenu? Mais qui prouve qu'il soit allé sur cet hémisphère?

Juge s'il m'en coûta beaucoup de déclarer cette tendre mère que j'avais trouvé un emploi en Amérique et que je devais la quitter pour quelques années.

Cependant elle se montra plus forte, plus résignée que je ne l'aurais cru.

«Mon pauvre enfant, me dit-elle, ton départ me crève le coeur. Je n'ai plus que toi ici-bas… mais je t'aime assez pour sacrifier ma tendresse à ton bonheur si tu penses réussir là-bas. Une destinée fatale semble vous y conduire tous. La plupart de tes aïeux ont votre nom et sont morts de l'autre côté de l'Atlantique; ton père a péri dans le golfe Saint-Laurent avec le navire qu'il commandait, et ton frère…

Elle se mit à sangloter.

«Ah ton frère aîné, mon bel Adolphe, poursuivit-elle à travers ses sanglots, ah! si tu le rencontres, dis-lui que je lui pardonne, que son père lui avait pardonné avant son dernier voyage, dans lequel, hélas! il a succombé, dis-lui de revenir, que je l'en prie, que mes bras lui sont ouverts, que je voudrais le voir une fois encore avant de rendre mon âme à Dieu!

Et je m'embarquai en compagnie de ce brave Jacot, mon ancien brosseur, qui s'est attaché à moi comme hampe au drapeau, pour me servir de son expression.

Un voyage à travers l'océan n'a rien de très-divertissant, n'en parlons pas.

Nous voici à New-York, une ville dont le site est merveilleusement beau et qui me semble destinée à conquérir le beau titre de capitale du monde commercial Nulle part je n'ai vu un port plus vaste, plus commode, nulle part un emplacement aussi bien disposé pour être l'emporium, comme on dit ici, du trafic de l'univers. Et cet emplacement n'est pas seulement avantageux aux gens du négoce, mais pour un artiste, pour un ami des charmes de la nature, il n'en est guère, à mon avis, de plus attrayant.