Ce personnage n'était pas beau, dans l'acception vulgaire du mot; mais la franchise, le courage respiraient dans sa physionomie hautement intelligente.

De longs cheveux noirs bouclés ondulaient librement sur ses épaules à la brise du matin.

Il portait une barbe de même couleur, courte et bien fournie, que caressait souvent sa main gauche. Dans la droite, il tenait un marteau de géologue, armé d'une hachette qui flamboyait aux rayons du soleil levant.

A sa tournure, à son costume, il était facile de voir que ce jeune homme était étranger au pays.

Une riche contrée—murmurait-il en bon français;—et penser que nous l'avons perdue… perdue par notre faute!… qu'elle appartient maintenant en partie à nos mortels ennemis les Anglais, dont le drapeau flotte triomphalement de l'autre côté de cette rivière! Ah s'il était possible de reconquérir…

A cette pensée, il se prit à sourire.

—Allons, Adrien, continua-t-il gaiement, es-tu fou, mon ami? Toi, expulsé de l'École polytechnique pour insubordination la dernière année de ton cours, au moment de passer officier dans le Genie; toi, obligé de t'engager dans un régiment de Dragons et parvenu à grand'peine au grade de Maréchal-des-logis-chef au bout de sept ans de service; toi, à présent, simple ingénieur d'une compagnie en embryon, tu rêverais de batailles, de victoires!… Laisse là les affaires politiques, mon ami. Tu as passé la trentaine. Assez de bêtises comme ça. Songe à faire tout doucement ton bonhomme de chemin…

Un instant après, il ajouta, en se frappant sur la poitrine:

—Ça ne fait rien! On est toujours Français, même en Amérique; et quand on voit tout ce que nous possédions, tout ce que ces coquins d'Anglais nous ont volé…

Comme il en était là de son monologue, l'apparition d'un canot qui s'engageait dans les Rapides changea le cours de ses idées.