Aussitôt les amarres furent larguées, et la Mouette, poussée par une bonne brise nord-est, s'éloigna rapidement du rivage aux tumultueuses acclamations des spectateurs.
[Note 23: Locution canadienne; elle signifie au revoir!]
CHAPITRE VI
A BORD DE LA MOUETTE
Avoir de dix-huit à trente ans, une imagination vive, un coeur chaud, aimant, des ressources matérielles pour le présent; être libre, et sillonner à bord d'un bâtiment léger, docile à la brise, ferme à la vague, quelque grand cours d'eau de l'Amérique Septentrionale, en une glorieuse journée de printemps, voilà un de ces plaisirs, je devrais écrire bonheurs, dont on conserve éternellement la mémoire.
L'hiver fut long; il fut rigoureux. Sa durée, cinq, six mois, huit peut-être! Pendant la plus grande partie ce temps, ruisseau, rivière, fleuve, a été couvert d'un monotone et lourd linceul de glace. De verdure plus; la neige partout, au village, à la ville, comme à la campagne, à la forêt. La vie végétale sommeille; la vie animale paraît éteinte ailleurs que chez l'homme et ses animaux domestiques.
On dirait que notre mère nourricière ne respire plus.
Mais vienne le renouveau! Ainsi que la baguette d'un magicien, le premier rayon de soleil chasse la torpeur, ravive le souffle, ranime la nature engourdie.
Entendez! c'est la glace qui craque et se rompt sous l'effort des ondes. Elles bondissent, elles pétillent, elles courent, volent, joyeuses d'échapper à la captivité; pour leur faire fête, une opulente draperie, se plaît déjà à les revêtir. Ce double ruban d'émeraudes, mille fleurs odorantes le diapreront bientôt, demain peut-être.
Haut et loin filent les bandes d'oiseaux aquatiques. De cet arbre, hier ployant sous des concrétions glaciales qui lui donnaient l'air d'une girandole immense, de cet arbre, dont les verts bourgeons fendent, aujourd'hui, leur capsule rougeâtre, s'élève un chant,—chant de reconnaissance sans doute,—c'est celui du rossignol américain.