Adrien se trouvait toujours couché au pied du grand mat de la Mouette, mais sur lui on avait étendu quelques pelleteries pour le garantir de l'humidité de l'atmosphère.
Il avait le corps et l'esprit lourds; la mémoire des événements auxquels il avait assisté lui échappait.
Peu à peu, cependant, il coordonna ses souvenirs et se rappela ce qui s'était passé la veille. Alors, il se mit sur son séant, roula autour de lui des yeux inquiets.
Toute trace du massacre et du désordre de la nuit précédente avait été, effacée, à ce point que Dubreuil aurait pensé qu'il venait de faire un mauvais rêve, si la vue du sanguinaire chef des Apôtres, se promenant sur le pont, n'eût aussitôt confirmé dans son esprit la sinistre réalité.
Il ventait grand frais sud-est, et la Mouette doublait l'île Manitou, à l'extrémité orientale de la presqu'île Kiouinâ, projetée de vingt-cinq lieues environ de la terre fertile dans le lac Supérieur.
Amarrés à l'arrière du vaisseau flottaient deux canots en écorce de bouleau, ceux-là même qui avaient amené les pirates; mais ils étaient vides, car les Apôtres reposaient ou s'occupaient à la manoeuvre de leur prise.
Sombre et désolé surtout par la perte de son vieux compagnon, Dubreuil réfléchissait, non sans amertume, aux périls de sa situation, quand le Mangeux-d'Hommes s'approcha de lui:
—D'où viens-tu? on allais-tu? et comment te nomme-t-on? lui demanda-t-il de son air le plus impératif, en fixant sur le jeune homme un regard scrutateur.
Ces questions furent faites en français, bien qu'avec un accent flamand très-prononcé.
Le sentiment de sa dignité conseillait à Dubreuil de ne pas répondre à cet interrogatoire. Mais il était au pou voir de son ennemi. D'un mot, d'un signe, celui-ci le ferait égorger. Mieux valait se soumettre, ruser. Il résolut donc de se plier aux circonstances.