Aux clartés fulgurantes de ce bûcher, les sauvages, déjà à demi ivres, se prirent à danser, en faisant retentir l'air de leurs hurlements féroces.
Ni plume, ni pinceau n'eût été capable de représenter cette scène digne de l'Enfer. Théâtre, décors, acteurs, ronde, chants, tout lui semblait avoir été emprunté.
Pendant que ses guerriers faisaient ainsi bruyante débauche,
Kit-chi-ou-a-pous avait porté madame Robin dans la grand'salle.
Il la déposa sur un banc, et lui dit eu français:
—Je vois que ma soeur n'a point oublié le Grand-Lièvre; et lui a toujours gardé dans son coeur l'amour qu'elle lui a inspiré, quand il chassait sur les bords du rio Columbia et qu'on le nommait le Renard-Rusé [33]. Alors, j'ai dit à ma soeur que je l'aimais; mais elle m'a repoussé. Aujourd'hui elle est en mon pouvoir. Je suis libre de faire d'elle ce que je voudrai; pourtant je lui offre encore de me suivre librement dans mon wigwam et d'y occuper, parmi mes femmes, le premier rang, après Kitchi-Ickoui.
[Note 33: On sait que les Indiens changent fort souvent de nom.]
Victorine ne répondant pas, le sauvage poursuivit en se redressant avec fierté:
—Que ma soeur regarde. Je commande une armée de guerriers aussi nombreux que les grains de sable de la baie d'Hudson. Je suis plus puissant que tous les autres okemas du désert américain et plus fort que les blancs.
Depuis les Grands Lacs jusqu'à l'Océan Glacé, depuis la mer du Nord jusqu'à la mer de l'Ouest le nom de Kit-chi-ou-a-pous est célèbre; on le respecte, on l'honore, et malheur à qui l'oserait injurier! Que ma soeur appuie son coeur contre le mien, et je la ferai aussi grande parmi les Peaux-Rouges que parmi le» Visages-Pâles.
Avec ces mots Kit-chi-ou-a-pous étendit la main vers la jeune femme.