Mais comme le jeune homme attendait à chaque heure, avec une impatience fiévreuse, le retour de sa femme, après une séparation qui lui avait paru éternelle, une dépêche télégraphique, datée d'Halifax, annonça que le vapeur sur lequel Victorine avait pris passage s'était perdu corps et biens dans le détroit de Belle-Isle.
Je n'entreprendrai pas de peindre le désespoir d'Alfred Robin.
Désormais sans parents avoués, sans affection sérieuse, le coeur brisé, il résolut, après avoir énergiquement repoussé l'idée du suicide, d'aller terminer ses jours dans les solitudes du désert américain.
CHAPITRE II
LE FORT DU PRINCE-DE-GALLES
Situé sur la rivière Churchill, à son embouchure dans la baie d'Hudson, environ par les 58° de latitude et 97° de longitude, le fort du Prince-de-Galles fut élevé, vers 1718, par la Compagnie de la baie d'Hudson.
Divers combats l'ont rendu, célèbre dans l'histoire de nos luttes avec la Grande-Bretagne, durant le siècle dernier.
On le construisit dans un but de commerce avec les Esquimaux et tous les Indiens du Nord en général, mais principalement, je crois, pour devenir l'entrepôt des richesses que la Compagnie espérait recueillir dans les mines d'une rivière fameuse qui prit, à cause de ses productions minérales, le nom de rivière de la Mine de Cuivre (Copper-Mine-River).
On m'a accusé d'avoir, dans mes précédents ouvrages, montré pour la Compagnie de la baie d'Hudson une malveillance outrée. J'avoue volontiers qu'elle ne se comporte pas et ne s'est jamais comportée vis à vis des aborigènes du Nord-Ouest américain comme les Espagnols se comportèrent vis à vis des Mexicains; je me plais à reconnaître qu'elle ne les égorgea point par millions, au nom d'un Dieu de paix, et qu'on ne saurait trouver parmi ses honorables membres autant de cruelle rapacité que chez un Cortez, un Pizarre ou un Soto [5]: mais je pourrais prouver par cent exemples qu'elle employa une foule de moyens hautement criminels pour arracher aux malheureux Peaux-Rouges les objets de sa convoitise. Afin de n'en citer qu'un, je rapporterai cette phrase des Ordres et Instructions donnés à Samuel Hearne, par la Compagnie de la baie d'Hudson, lors de l'expédition de ce capitaine à la rivière de la Mine de Cuivre, le 6 novembre 1769:
[Note 5: «Autrefois, les îles de Cuba et des Lukayes avaient plus de six cent mille habitants. Elles n'en ont pas présentement vingt. Bartholomeo de Las Gazas, digne évêque de Chiapa, nous apprend que dans l'île Hispaniola, appelée aujourd'hui Saint-Domingue, de trois millions d'Indiens il n'en restait plus de son temps. Ils en ont tué, dit-il, près de QUINZE millions en terre ferme. «Ils ne tiennent aucun compte de leurs âmes, qui sont immortelles comme les nôtres, non plus que si ces pauvres Indiens n'étaient que des bêtes.»