—Donne-moi ta main, Alfred, mon enfant, mon fils, dit le capitaine, et vous aussi, Victorine, ma fille chérie, car je sens que je m'en vais… Pauvre Alfred, tu as été surpris de l'intérêt que je te portais… Cet intérêt était bien naturel, quoique j'aie commencé, trop tard à t'en donner des preuves… Tu es mon petit-fils… le fils de ma fille Adèle… une enfant que j'ai fait mourir de chagrin parce qu'elle avait souffert qu'un misérable… un Anglais… ton propre père… et celui de ta soeur-jumelle Mariette [48]… la déshonorât!… Mariette, elle aussi, je l'avais abandonnée… à Québec… Elle a péri dans la misère… de faim, de froid… Jacques [49] me l'a dit… Puisse-t-elle me pardonner… et toi aussi, Alfred… pardonne-moi!… Et pourtant, moi, je n'ai jamais pardonné… je ne puis pardonner… aux Anglais… Ah! le froid me gagne… ta main sur mon coeur, Alfred… la vôtre, Victorine… Adieu, mes enfants… Adieu… Vivez pour arracher le Canada à l'odieuse tyrannie anglaise!
Ce souhait suprême, Poignet-d'Acier l'énonça de cette voix vibrante et impérieuse qui rappelait les beaux jours d'espérance où il dirigeait la révolution canadienne [50].
[Note 48: Voir la Huronne.] [Note 49: Voir la Tête-Plate.] [Note 50:
Voir les Derniers Iroquois.]
—Oui, mon père, je vivrai pour continuer la défense de la cause que vous avez si dignement soutenue! s'écria Alfred avec enthousiasme.
—Ah! ciel! ses doigts sont glacés, fit Victorine en tressaillant.
—Encore une maudite petite difficulté de moins! Ces brigands de Peaux-Rouges sont en déroute! et, ma foi, j'ai lâché leur madame Large-en-Taille, quoiqu'elle fût tonnerrement appétissante, dit Nick, pénétrant dans la wigwam. Mais comment va le capitaine?… Je pense bien…
—Prions Dieu pour le repos de son âme! dit Alfred, en montrant le corps inanimé de Poignet-d'Acier.
Le vieux Whiffles ôta respectueusement son casque de loup marin; on vit deux grosses larmes couler le long de ses joues; il s'agenouilla en silence près du cadavre, et pendant près d'un quart d'heure demeura plongé dans une absorbante méditation.
Lorsqu'il se releva, ses traite étaient profondément altérés.
—Mes amis, dit-il aux jeunes gens, c'est ici que Poignet-d'Acier est mort, c'est ici que Nick Whiffles doit mourir. Laissez-lui, je vous en prie, le corps du capitaine, il l'enterrera en ces lieux; car ces cabanes furent les dernières construites par votre protecteur lorsque nous partîmes ensemble à votre recherche… Lui-même, j'en suis sûr, les aurait choisies pour y dormir son grand sommeil, s'il avait été prévenu que la mort le frapperait si tôt.