Pour ma part, je ne me rappelle rien de ma fuite, sinon des heurts violents contre des arbres et des culbutes dans la bruyère. Tout autour de moi s’assemblait la terreur invisible des Marsiens. Cette impitoyable épée ardente semblait tournoyer partout, brandie au-dessus de ma tête avant de s’abattre et de me frapper à mort. J’arrivai sur la route entre le carrefour et Horsell et je courus jusqu’au chemin de traverse.

A la fin, il me fut impossible d’avancer; épuisé par la violence de mes émotions et l’élan de ma course, je chancelai et m’affaissai inanimé sur le bord du chemin. C’était au coin du pont qui traverse le canal près de l’usine à gaz.

Je dus rester ainsi quelque temps. Puis je m’assis, étrangement perplexe. Pendant un bon moment je ne pus clairement me rappeler comment j’étais venu là. Ma terreur s’était détachée de moi comme un manteau. J’avais perdu mon chapeau et mon faux-col était déboutonné. Quelques instants plus tôt, il n’y avait eu pour moi que trois choses réelles:—l’immensité de la nuit, de l’espace et de la nature—ma propre faiblesse et mon angoisse—l’approche certaine de la mort. Maintenant, il me semblait que quelque chose s’était retourné, que le point de vue s’était changé brusquement. Il n’y avait eu, d’un état d’esprit à l’autre, aucune transition sensible. J’étais immédiatement redevenu le moi de chaque jour, l’ordinaire et convenable citoyen. La lande silencieuse, le motif de ma fuite, les flammes qui s’élevaient étaient comme un rêve. Je me demandais si toutes ces choses étaient vraiment arrivées. Je n’y pouvais croire.

Je me levai et gravis d’un pas mal assuré la pente raide du pont. Mon esprit

...un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser, inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd.

(CHAPITRE V)

était envahi par une morne stupéfaction. Mes muscles et mes nerfs semblaient privés de toute force. Je devais tituber comme un homme ivre. Une tête apparut au-dessus du parapet et un ouvrier portant un panier s’avança. Auprès de lui courait un petit garçon. En passant près de moi il me souhaita le bonsoir. J’eus l’intention de lui causer, sans le faire. Je répondis à son salut par un vague marmottement et traversai le pont.