Il se retourna, les yeux effarés, brailla quelque chose comme “sortis du trou dans une chose pareille à un couvercle de plat” et se dirigea en courant vers la porte de la maison située au sommet de la montée. Un soudain tourbillon de fumée parcourant la route le cacha pendant un moment. Je courus jusqu’à la porte de mon voisin, frappai par acquit de conscience, car je savais que sa femme et lui étaient partis pour Londres et qu’ils avaient fermé leur maison. J’entrai de nouveau chez moi, car j’avais promis à la servante d’aller chercher sa malle et je la ramenai dehors, la casai auprès d’elle sur l’arrière du dogcart; puis je pris les rênes et sautai sur le siège à côté de ma femme. En un instant nous étions hors de la fumée et du bruit et descendions vivement la pente opposée de la colline de Maybury, vers Old Woking.

Devant nous s’étendait un tranquille paysage ensoleillé, des champs de blé de chaque côté de la route et l’auberge de Maybury avec son enseigne oscillante. J’aperçus la voiture du docteur devant nous. Au pied de la colline, je tournai la tête pour jeter un coup d’œil sur ce que je quittais. D’épais nuages de fumée noire, coupés de longues flammes rouges, s’élevaient dans l’air tranquille et projetaient des ombres obscures sur les cimes vertes des arbres, vers l’est. La fumée s’étendait déjà fort loin, jusqu’aux bois de sapins de Byfleet vers l’est et jusqu’à Woking à l’ouest. La route était pleine de gens accourant vers nous. Très affaibli maintenant, mais très distinct à travers l’air tranquille et lourd, on entendait le bourdonnement d’un canon qui cessa tout d’un coup et les détonations intermittentes des fusils. Apparemment les Marsiens mettaient le feu à tout ce qui se trouvait à portée de leur Rayon Ardent.

Je ne suis pas un cocher expert, et il me fallut bien vite donner toute mon attention au cheval. Quand je me tournai une fois encore, la seconde colline cachait complètement la fumée noire. D’un coup de fouet, j’enlevai le cheval, lui lâchant les rênes jusqu’à ce que Woking et Send fussent entre nous et tout ce tumulte. Entre ces deux localités, j’avais rattrapé et dépassé la voiture du docteur.

Leatherhead est à environ douze milles de Maybury Hill. L’odeur des foins emplissait l’air; au long des grasses prairies au delà de Pyrford et de chaque côté, les haies étaient revêtues de la douceur et de la gaîté de multitudes d’aubépines. La sourde canonnade qui avait éclaté tandis que nous descendions la route de Maybury avait cessé aussi brusquement qu’elle avait commencé, laissant le crépuscule paisible et calme. Nous arrivâmes sans mésaventure à Leatherhead vers neuf heures, et le cheval eut une heure de repos, tandis que je soupais avec mes cousins et recommandais ma femme à leurs soins.

Pendant tout le voyage, ma femme était restée silencieuse et elle semblait encore tourmentée de mauvais pressentiments. Je m’efforçai de la rassurer, insistant sur ce fait que les Marsiens étaient retenus dans leur trou par leur excessive pesanteur, qu’ils ne pourraient, à tout prendre, que se glisser à quelques pas à l’entour de leur cylindre; mais elle ne répondit que par monosyllabes. Si ce n’avait été de ma promesse à l’hôtelier, elle m’aurait, je crois, supplié de demeurer à Leatherhead cette nuit-là. Que ne l’ai-je donc fait! Son visage, je me souviens, était affreusement pâle quand nous nous séparâmes.

Pour ma part, j’avais été, toute la journée, fébrilement surexcité. Quelque chose d’assez semblable à la fièvre guerrière, qui, à l’occasion, s’empare de toute une communauté civilisée, me courait dans le sang et au fond je n’étais pas autrement fâché d’avoir à retourner à Maybury ce soir-là. Je craignais même que cette fusillade que j’avais entendue n’ait été le dernier signe de l’extermination des Marsiens. Je ne peux mieux exprimer mon état d’esprit qu’en disant que j’éprouvais l’irrésistible envie d’assister à la curée.

Il était presque onze heures quand je me mis en route. La nuit était exceptionnellement obscure; sortant de l’antichambre éclairée, elle me parut même absolument noire et il faisait aussi chaud et aussi lourd que dans la journée. Au-dessus de ma tête, les nuages passaient rapides, encore qu’aucune brise n’agitât les arbustes d’alentour. Le domestique alluma les deux lanternes. Heureusement la route m’était très familière. Ma femme resta debout dans la clarté du seuil et me suivit du regard jusqu’à ce que je fusse installé dans le dogcart. Tout à coup elle rentra, laissant là mes cousins qui me souhaitaient bon retour.