Le laissant digérer cela, s’il le pouvait, je m’élançai à la suite de l’artilleur. Au coin, je me retournai. Le caporal avait planté là le pauvre homme qui, debout auprès de sa malle, sur le couvercle de laquelle il avait posé ses pots, regardait d’un air hébété du côté des arbres.
Personne à Weybridge ne put nous dire où se trouvait le quartier général; je n’avais encore jamais vu de pareille confusion: des chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant, mélange de moyens de transport et de chevaux. Les gens honorables de l’endroit, en costume de sports, leurs épouses élégamment mises, se hâtaient de faire leurs paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des environs, tandis que les enfants s’agitaient, absolument ravis, pour la plupart, de cette diversion inattendue à leurs ordinaires distractions dominicales. Au milieu de tout cela, le digne prêtre de la paroisse célébrait fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa cloche s’efforçait de surmonter le tapage et le tumulte qui remplissaient le village.
L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard.
Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois bras à son embouchure: il y a là un grand nombre-de loueurs de bateaux et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse; et, au delà, la tour de l’église—on l’a depuis remplacée par un clocher s’élevait par-dessus les arbres.
Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs. Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser. Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se sauver en prenant le train à la station de Shepperton.
On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit, c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres humains qui attaqueraient et saccageraient le bourg, pour être immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.
Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux heures prohibées.
—Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’exclamait un batelier.
Puis, plus près de moi: