Des batteries, principalement d’artillerie de campagne, avaient été dissimulées dans la contrée aux environs de la lande de Horsell et spécialement entre le district de Woking et Londres. Cinq de leurs machines s’étaient avancées jusqu’à la Tamise et l’une d’elles, par un caprice du hasard, avait été détruite. Pour les autres, les obus n’avaient pas porté et les batteries avaient été immédiatement annihilées par les Rayons Ardents. On mentionnait de grosses pertes de soldats, mais le ton de la dépêche était optimiste.
Les Marsiens avaient été repoussés et ils n’étaient pas invulnérables. Ils s’étaient retirés de nouveau vers leur triangle de cylindres, aux environs de Woking. Des éclaireurs, munis d’héliographes, s’avançaient vers eux, les cernant dans tous les sens. On amenait des canons, en grande vitesse, de Windsor, de Portsmouth, d’Aldershot, de Woolwich—et du Nord même; entre autres, de Woolwich, des canons de quatre-vingt-quinze tonnes à longue portée. Il y en avait actuellement, en position ou disposés en hâte, cent seize en tout, qui défendaient Londres. Jamais encore, en Angleterre, il n’y avait eu une aussi importante et soudaine concentration de matériel militaire.
Tout nouveau cylindre, espérait-on, pourrait, aussitôt tombé, être détruit par de violents explosifs, qu’on manufacturait et qu’on distribuait rapidement. Nul doute, continuait le compte rendu, que la situation ne fût des plus insolites et des plus graves, mais le public était exhorté à s’abstenir de toute panique et à se rassurer. Certes, les Marsiens étaient déconcertants et terribles à l’extrême, mais ils ne pouvaient être guère plus d’une vingtaine contre des millions d’humains.
Les autorités avaient raison de supposer, d’après la dimension des cylindres, qu’il ne pouvait y en avoir plus de cinq dans chacun—soit quinze en tout, et l’on s’était déjà débarrassé d’un au moins—peut-être plus. Le public devait être à temps, prévenu de l’approche du danger et des mesures sérieuses seraient prises pour la protection des habitants des banlieues sud-ouest menacées. De cette manière, avec l’assurance réitérée de la sécurité de Londres et la promesse que les autorités sauraient tenir tête au péril cette quasi-proclamation se terminait.
Tout ceci était imprimé en caractères énormes, si fraîchement que le papier était encore humide et on n’avait pas pris le temps d’ajouter le moindre commentaire. Il était curieux, dit mon frère, de voir comment on avait bouleversé toute la composition du journal pour faire place à cette nouvelle.
Tout au long de Wellington Street, on pouvait voir les gens lisant les feuilles roses déployées et le Strand fut soudain empli de la confusion des voix d’une armée de crieurs qui suivirent les deux premiers. Des gens descendaient précipitamment des omnibus pour s’emparer d’un numéro. Enfin, cette nouvelle surexcitait au plus haut point les gens, quelle qu’ait pu être leur apathie préalable. La boutique d’un marchand de cartes et de globes, dans le Strand, fut ouverte, raconte mon frère, et un homme encore endimanché, ayant même des gants jaune paille, parut derrière la vitrine, fixant en toute hâte des cartes du Surrey après les glaces. En suivant le Strand jusqu’à Trafalgar Square, son journal à la main, mon frère vit quelques fugitifs arrivant du Surrey. Un homme conduisait une voiture telle qu’en ont les maraîchers, dans laquelle se trouvaient sa femme, ses deux fils et divers meubles. Ils venaient du pont de Westminster et, suivant de près, une grande charrette à foin arriva, contenant cinq ou six personnes à l’air respectable, avec quelques malles et divers paquets. Les figures de ces gens étaient hagardes et leur apparence contrastait singulièrement avec l’aspect très dominical des gens grimpés sur les omnibus. D’élégantes personnes se penchaient hors des cabs pour leur jeter un regard. Ils s’arrêtèrent au Square, indécis du chemin à suivre et finalement tournèrent à droite vers le Strand. Un instant après, parut un homme en habit de travail, monté sur un de ces vieux tricycles démodés qui ont une petite roue devant; il était sale et son visage pâle et poussiéreux.
Mon frère se dirigea du côté de la gare de Victoria et rencontra encore un certain nombre de fuyards qu’il examina avec l’idée vague qu’il m’apercevrait peut-être. Il remarqua un nombre inusité d’agents assurant la circulation des voitures. Quelques uns des fuyards échangeaient des nouvelles avec les voyageurs des omnibus. L’un déclarait avoir vu les Marsiens.
—Des chaudières, sur de grandes échasses, comme je vous le dis, qui courent plus vite que des hommes.
La plupart d’entre eux étaient animés et surexcités par leur étrange aventure.