Cette vapeur était très lourde, plus lourde que la fumée la plus dense, si bien qu’après le premier dégagement tumultueux, elle se répandait dans les couches d’air inférieures et retombait sur le sol d’une façon plutôt liquide que gazeuse, abandonnant les collines, pénétrant dans les vallées, les fossés, au long des cours d’eau, ainsi que fait, dit-on, le gaz acide carbonique s’échappant des fissures des roches volcaniques. Partout où elle venait en contact avec l’eau, quelque action chimique se produisait; la surface se couvrait instantanément d’une sorte de lie poudreuse qui s’enfonçait lentement, laissant se former d’autres couches. Cette espèce d’écume était absolument insoluble, et il est étrange que, le gaz produisant un effet aussi immédiat, on ait pu boire sans danger l’eau dont on l’avait extraite. La vapeur ne se diffusait pas comme le font ordinairement les gaz. Elle flottait par nuages compacts, descendant paresseusement les pentes et récalcitrante au vent; elle se combinait très lentement avec la brume et l’humidité de l’air, et tombait sur le sol en forme de poussière. Sauf en ce qui concerne un élément inconnu, donnant un groupe de quatre lignes dans le bleu du spectre, on ignore encore entièrement la nature de cette substance.

Lorsque le tumultueux soulèvement de sa dispersion était terminé, la fumée noire se tassait tout contre le sol, avant même sa précipitation en poussière, si bien qu’à cinquante pieds en l’air, sur les toits, aux étages supérieurs des hautes maisons et sur les grands arbres, il y avait quelque chance d’échapper à l’empoisonnement, comme les faits le prouvèrent ce soir-là à Street Cobham et à Ditton.

L’homme qui échappa à la suffocation dans le premier de ces villages fit un étonnant récit de l’étrangeté de ces volutes et de ces replis; il raconta comment, du haut du clocher de l’église, il vit les maisons du village ressurgir peu à peu, hors de ce néant noirâtre, ainsi que des fantômes. Il resta là pendant un jour et demi, épuisé, mourant de faim et de soif, écorché par le soleil, voyant à ses pieds la terre sous le ciel bleu, et contre le fond des collines lointaines, une étendue recouverte comme d’un velours noir, avec des toits rouges, des arbres verts, puis, plus tard, des haies, des buissons, des granges, des remises, des murs voilés de noir, se dressant ici et là dans le soleil.

Ceci se passait à Street Cobham, où la fumée noire resta jusqu’à ce qu’elle se fût absorbée d’elle-même dans le sol. Ordinairement, dès qu’elle avait rempli son objet, les Marsiens en débarrassaient l’atmosphère au moyen de jets de vapeur.

C’est ce qu’ils firent avec les couches qui s’étaient déroulées auprès de nous, comme nous pûmes le voir à la lueur des étoiles, derrière les fenêtres d’une maison déserte d’Upper Halliford, où nous étions retournés. De là, aussi, nous apercevions les feux électriques des collines de Richmond et de Kingston, fouillant la nuit en tout sens; puis vers onze heures les vitres résonnèrent et nous entendîmes les détonations des grosses pièces de siège qu’on avait mises en batterie sur ces hauteurs. La canonnade continua par intervalles réguliers, pendant l’espace d’un quart d’heure, envoyant au hasard des projectiles contre les Marsiens invincibles, à Hampton et à Ditton; puis les rayons pâles des feux électriques s’évanouirent et furent remplacés par de vifs reflets rouges.

Alors le quatrième cylindre—météore d’un vert brillant—tomba dans Bushey Park, ainsi que je l’appris plus tard. Avant que l’artillerie des collines de Richmond et de Kingston n’ait ouvert le feu, une violente canonnade se fit entendre au lointain, vers le sud-ouest, due, je pense, à des batteries qui tiraient à l’aventure, avant que la fumée noire ne submergeât les canonniers.

Ainsi, de la même façon méthodique que les hommes emploient pour enfumer un nid de guêpes, les Marsiens recouvraient toute la contrée, vers Londres, de cette étrange vapeur suffocante. La courbe de leur ligne s’étendait lentement et elle atteignit bientôt, d’un côté, Hanwell et de l’autre Coombe et Malden. Toute la nuit, leurs tubes destructeurs furent à l’œuvre. Pas une seule fois, après que le Marsien de St George’s Hill eut été abattu, ils ne s’approchèrent à portée de l’artillerie. Partout où ils supposaient que pouvaient être dissimulés des canons, ils envoyaient un projectile contenant leur vapeur noire, et quand les batteries étaient en vue, ils pointaient simplement le Rayon Ardent.

Vers minuit, les arbres en flammes sur les pentes de Richmond Park, et les incendies de Kingston Hill éclairèrent un réseau de fumée noire qui cachait toute la vallée de la Tamise et s’étendait aussi loin que l’œil pouvait voir. A travers cette confusion, s’avançaient deux Marsiens qui dirigeaient en tous sens leurs bruyants jets de vapeur.