La route se trouvait déjà encombrée, mais pas encore complètement obstruée. Le plus grand nombre des fugitifs étaient à cette heure des cyclistes, mais bientôt passèrent à toute vitesse des automobiles, des cabs et voitures de toute sorte, et la poussière flottait en nuages lourds sur la route qui mène à St Albans.
Ce fut, peut-être, une vague idée d’aller à Chelmsford, où il avait des amis, qui poussa mon frère à s’engager dans une tranquille petite rue se dirigeant vers l’est. Il arriva bientôt à une barrière et, la franchissant, il suivit un sentier qui inclinait au nord-est. Il passa auprès de plusieurs fermes et de quelques petits hameaux dont il ignorait les noms. De ce côté, les fugitifs étaient très peu nombreux et c’est dans un chemin de traverse, aux environs de High Barnet, qu’il fit, par hasard, la rencontre des deux dames dont il fut, dès ce moment, le compagnon de voyage. Il se trouva juste à temps pour les sauver.
Des cris de frayeur, qu’il entendit tout à coup, le firent se hâter. Au détour de la route, deux hommes cherchaient à les arracher de la petite voiture dans laquelle elles se trouvaient, tandis qu’un troisième maintenait avec difficulté le poney effrayé. L’une des dames, de petite taille et habillée de blanc, se contentait de pousser des cris; l’autre, brune et svelte, cinglait, avec un fouet qu’elle serrait dans sa main libre, l’homme qui la tenait par le bras.
Mon frère comprit immédiatement la situation, et, répondant à leurs cris, s’élança sur le lieu de la lutte. L’un des hommes lui fit face; mon frère comprit à l’expression de son antagoniste qu’une bataille était inévitable, et, boxeur expert, il fondit immédiatement sur lui et l’envoya rouler contre la roue de la voiture.
Ce n’était pas l’heure de penser à un pugilat chevaleresque, et, pour le faire tenir tranquille, il lui asséna un solide coup de pied. Au même moment, il saisit à la gorge l’individu qui tenait le bras de la jeune dame. Un bruit de sabot retentit, le fouet le cingla en pleine figure, un troisième antagoniste le frappa entre les yeux, et l’homme qu’il tenait s’arracha de son étreinte et s’enfuit rapidement dans la direction d’où il était venu.
A demi étourdi, il se retrouva en face de l’homme qui avait tenu la tête du cheval, et il aperçut la voiture s’éloignant dans le chemin, secouée de côté et d’autre, tandis que les deux femmes se retournaient. Son adversaire, un solide gaillard, fit mine de le frapper, mais il l’arrêta d’un coup de poing en pleine figure. Alors, comprenant qu’il était abandonné, il prit sa course et descendit le chemin à la poursuite de la voiture, tandis que son adversaire le serrait de près et le fugitif enhardi maintenant, accourait aussi.
Soudain, il trébucha et tomba; l’autre s’étala de tout son long par-dessus lui, et, quand mon frère se fut remis debout, il se retrouva en face des deux assaillants. Il aurait eu peu de chances contre eux si la dame svelte ne fût courageusement revenue à son aide. Elle avait été, pendant tout ce temps, en possession d’un revolver, mais il se trouvait sous le siège quand elle et sa compagne avaient été attaquées. Elle fit feu à six mètres de distance, manquant de peu mon frère. Le moins courageux des assaillants prit la fuite, et son compagnon dut le suivre en l’injuriant pour sa lâcheté. Tous deux s’arrêtèrent au bas du chemin, à l’endroit où leur acolyte gisait inanimé.
—Prenez ceci, dit la jeune dame en tendant son revolver à mon frère.
—Retournez à la voiture, répondit-il en essuyant le sang de sa lèvre fendue.