—J’en ai aussi, ajouta-t-il.
Elles expliquèrent qu’elles possédaient trente souverains d’or, sans compter une banknote de cinq livres, et elles émirent l’idée qu’avec cela on pouvait prendre un train à St Albans ou à New Barnet.
Mon frère leur expliqua que la chose était fort vraisemblablement impossible, parce que les Londoniens avaient déjà envahi tous les trains, et il leur fit part de son idée de s’avancer, à travers le comté d’Essex, du côté d’Harwich, pour, de là, quitter tout à fait le pays.
Mme Elphinstone—tel était le nom de la dame en blanc—ne voulut pas entendre parler de cela et s’obstina à réclamer son George; mais sa belle-sœur, étonnamment calme et réfléchie, se rangea finalement à l’avis de mon frère. Ils se dirigèrent ainsi vers Barnet, dans l’intention de traverser la grande route du Nord, mon frère conduisant le poney à la main pour le ménager autant que possible.
A mesure que les heures passaient, la chaleur devenait excessive; sous les pieds, un sable épais et blanchâtre brûlait et aveuglait, de sorte qu’ils n’avançaient que très lentement. Les haies étaient grises de poussière et, comme ils approchaient de Barnet, un murmure tumultueux s’entendit de plus en plus distinctement.
Ils commencèrent à rencontrer plus fréquemment des gens qui, pour la plupart, marchaient les yeux fixes, en murmurant de vagues questions, excédés de fatigue et les vêtements sales et en désordre. Un homme en habit de soirée passa près d’eux, à pied, les yeux vers le sol. Ils l’entendirent venir, parlant seul, et, s’étant retournés, ils l’aperçurent, une main crispée dans ses cheveux et l’autre menaçant d’invisibles ennemis. Son accès de fureur passé, il continua sa route sans lever la tête.
Comme la petite troupe que menait mon frère approchait du carrefour avant d’entrer à Barnet, ils virent s’avancer sur la gauche, à travers champs, une femme ayant un enfant sur les bras et deux autres pendus à ses jupes; puis un homme passa, vêtu d’habits noirs et sales, un gros bâton dans une main, une petite malle dans l’autre. Au coin du chemin, à l’endroit où, entre des villas, il rejoignait la grande route, parut une petite voiture traînée par un poney noir écumant, que conduisait un jeune homme blême, coiffé d’un chapeau rond, gris de poussière. Il y avait avec lui, entassés dans la voiture, trois jeunes filles, probablement de petites ouvrières de l’East-End, et une couple d’enfants.
—Est-ce que ça mène à Edgware par là? demanda le jeune homme aux yeux hagards et à la face pâle.
Quand mon frère lui eut répondu qu’il lui fallait tourner à gauche, il enleva son poney d’un coup de fouet, sans même prendre la peine de remercier.
Mon frère remarqua une sorte de fumée ou de brouillard gris pâle, qui montait entre les maisons devant eux et voilait la façade blanche d’une terrasse apparaissant de l’autre côté de la route entre les villas. Mme Elphinstone se mit tout à coup à pousser des cris en apercevant des flammèches rougeâtres qui bondissaient par-dessus les maisons dans le ciel d’un bleu profond. Le bruit tumultueux se fondait maintenant en un mélange désordonné de voix innombrables, de grincements de roues, de craquements de chariots et de piaffements de chevaux. Le chemin tournait brusquement à cinquante mètres à peine du carrefour.