Une douche d’embrun aveugla mon frère pendant un instant. Quand il put rouvrir les yeux, le monstre était passé et courait à toute vitesse vers la terre. D’énormes tourelles d’acier se dressaient sur sa haute structure, d’où deux cheminées se projetaient, crachant un souffle de fumée et de feu dans l’air. Le cuirassé “le Fulgurant” venait à toute vapeur au secours des navires menacés.

Se cramponnant contre le bastingage, pour se maintenir debout sur le pont malgré le tangage, mon frère porta de nouveau ses regards sur les Marsiens: il les vit tous trois rassemblés maintenant, et tellement avancés dans la mer que leur triple support était entièrement submergé. Ainsi amoindris et vus dans cette lointaine perspective, Ils paraissaient beaucoup moins formidables que l’immense masse d’acier dans le sillage de laquelle le petit steamer tanguait si péniblement. Les Marsiens semblaient considérer avec étonnement ce nouvel antagoniste. Peut-être que, dans leur esprit, le cuirassé leur semblait un géant pareil à eux. “Le Fulgurant” ne tira pas un coup de canon, mais s’avança seulement à toute vapeur contre eux: ce fut sans doute parce qu’il ne tira pas qu’il put s’approcher aussi près qu’il le fit de l’ennemi. Les Marsiens ne savaient que faire. Un coup de canon,—et le Rayon Ardent eût envoyé immédiatement le cuirassé au fond de la mer.

Il allait à une vitesse telle qu’en une minute il parut avoir franchi la moitié du chemin qui séparait le steamboat des Marsiens—masse noire qui diminuait contre la bande horizontale de la côte d’Essex.

Soudain le plus avancé des Marsiens abaissa son tube et déchargea contre le cuirassé un de ses projectiles suffocants. Il l’atteignit à babord: l’obus glissa avec un jet noirâtre et ricocha au loin sur la mer en dégageant un torrent de Fumée Noire, auquel le cuirassé échappa. Il semblait aux gens qui du steamer voyaient la scène, ayant le soleil dans les yeux et près de la surface des flots, il leur semblait que le cuirassé avait déjà rejoint les Marsiens. Ils virent les formes géantes se séparer et sortir de l’eau à mesure qu’elles regagnaient le rivage; l’un des Marsiens leva le générateur du Rayon Ardent qu’il pointa obliquement vers la mer, et à son contact des jets de vapeur jaillirent des vagues. Le Rayon dut passer sur le flanc du navire comme un morceau de fer chauffé à blanc sur du papier.

Une soudaine lueur bondit à travers la vapeur qui s’élevait et le Marsien chancela et trébucha. Au même instant, il était renversé et une volumineuse quantité d’eau et de vapeur fut lancée à une hauteur énorme dans l’air. L’artillerie du “Fulgurant” résonna à travers le tumulte, les pièces tirant l’une après l’autre; un projectile fit éclabousser l’eau non loin du steamer, ricocha vers les navires qui fuyaient vers le nord et une barque fut fracassée en mille morceaux.

Mais nul n’y prit garde. En voyant s’écrouler le Marsien, le capitaine vociféra des hurlements inarticulés et la foule des passagers, sur l’arrière du steamer, poussa un même cri. Un instant après, une autre acclamation leur échappait, car, surgissant par delà le tumulte blanchâtre, le cuirassé long et noir s’avançait, des flammes s’élançaient de ses parties moyennes, ses ventilateurs et ses cheminées crachaient du feu.

“Le Fulgurant” n’avait pas été détruit: le gouvernail, semblait-il, était intact et ses machines fonctionnaient. Il allait droit sur un second Marsien et se trouvait à moins de cent mètres de lui quand le Rayon Ardent l’atteignit. Alors, avec une violente détonation et une flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence de l’explosion fit chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave enflammée, lancée par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et le démolissait comme un objet de carton. Mon frère poussa un cri involontaire. De nouveau, ce ne fut plus qu’un tumulte bouillonnant de vapeur.

—Deux! hurla le capitaine.