—Non! cria le vicaire de toutes ses forces, se levant aussi et étendant les bras. Parle! Il faut que je parle! La parole du Seigneur est sur moi.
En trois enjambées, il fut à la porte de la cuisine.
—Il faut que j’aille apporter mon témoignage. Je n’ai déjà que trop tardé.
J’étendis le bras et j’atteignis dans l’ombre un couperet suspendu au mur. En un instant, j’étais derrière lui, affolé de peur. Avant qu’il n’arrivât au milieu de la cuisine, je l’avais rejoint. Par un dernier sentiment humain, je retournai le tranchant et le frappai avec le dos. Il tomba en avant de tout son long et resta étendu par terre. Je trébuchai sur lui et demeurai un moment haletant. Il gisait inanimé.
Tout à coup je perçus un bruit au dehors, des plâtras se détachèrent, dégringolèrent et l’ouverture triangulaire du mur se trouva obstruée. Je levai la tête et aperçus, à travers le trou, la partie inférieure d’une Machine à Mains s’avançant lentement. L’un de ses membres agrippeurs se déroula parmi les décombres, puis un autre parut, tâtonnant au milieu des poutres écroulées. Je restai là, pétrifié, les yeux fixes. Alors je vis, à travers une sorte de plaque vitrée située près du bord supérieur de l’objet, la face—si l’on peut l’appeler ainsi—et les grands yeux sombres d’un Marsien cherchant à pénétrer les ténèbres, puis un long tentacule métallique qui serpenta par le trou en tâtant lentement les objets.
Avec un grand effort, je me retournai, me heurtai contre le corps du vicaire et m’arrêtai à la porte de la laverie. Le tentacule maintenant s’était avancé d’un mètre ou deux dans la pièce, se tortillant et se tournant en tous les sens, avec des mouvements étranges et brusques. Pendant un instant, cette marche lente et irrégulière me fascina. Avec un cri faible et rauque, je me réfugiai tout au fond de la laverie, tremblant violemment et à peine capable de me tenir debout. J’ouvris la porte de la soute à charbon et je restai là dans les ténèbres, examinant le seuil à peine éclairé de la cuisine, écoutant attentivement. Le Marsien m’avait-il vu? Que pouvait-il faire maintenant?
Derrière cette porte, quelque chose très doucement se mouvait en tout sens; de temps en temps cela heurtait les cloisons ou reprenait ses mouvements avec un faible tintement métallique, comme le bruit d’un trousseau de clefs. Puis un corps lourd—je savais trop bien lequel—fut traîné sur le carrelage de la cuisine jusqu’à l’ouverture. Irrésistiblement attiré, je me glissai jusqu’à la porte et jetai un coup d’œil dans la cuisine. Par le triangle de clarté extérieure, j’aperçus le Marsien dans sa machine aux cent bras examinant la tête du vicaire. Immédiatement, je pensai qu’il allait inférer ma présence par la marque du coup que j’avais asséné.
Je regagnai la soute à charbon, en refermai la porte et me mis à entasser sur moi dans l’obscurité autant que je pus de charbon et de bûches, en tâchant de faire le moins de bruit possible. A tout instant je demeurais rigide, écoutant si le Marsien avait de nouveau passé ses tentacules par l’ouverture.
Alors, reprit le faible cliquetis métallique. Bientôt, je l’entendis plus proche—dans la laverie, d’après ce que je pus en juger. J’eus l’espoir que le tentacule ne serait pas assez long pour m’atteindre; il passa, raclant légèrement la porte de la soute. Ce fut un siècle d’attente presque intolérable, puis j’entendis remuer le loquet. Il avait trouvé la porte! Le Marsien comprenait les serrures!
Il ferrailla un instant et la porte s’ouvrit.