IV
UNE POINTE EN FRANCO-RUSSIE
L'âme féminine est poétique: elle a la nostalgie du nouveau, de l'étrange, de l'inexploré. L'esprit féminin est superficiel, se laisse prendre aux apparences et aux décors, admire volontiers dans le rastaquouère un aventurier, dans l'aventurier un héros, dans le héros un dieu. Leur âme noblement inquiète fait les femmes curieuses; la futilité de leur esprit rend leur curiosité trop facile à amuser. Heureusement, rien ne les satisfait. Hélas! tout les occupe.
Tant que l'homme n'a pas compris l'étranger, il le considère comme un barbare. L'absence ou la forme différente des «hauts-de-chausses», les mœurs étonnantes, les habitudes inouïes, tout le trouble et l'épeure: il se demande si l'âme est bien la même ici; il craint d'avoir à combattre une pensée contradictoire, à lutter pour la vie mentale. Il s'effare devant le mystère. La femme ne sent pas ce qu'il a de terrible pour l'esprit qui, bientôt peut-être, en sera élargi, mais qui d'abord en est comme annihilé. Il y a là une douleur d'enfantement qu'elle semble ignorer. Peut-être a-t-elle, à chaque rencontre nouvelle, le sentiment immédiat et rassurant de l'unité profonde des âmes. Elle laisse ses yeux jouir de l'aspect nouveau, et le sourire de son esprit caresse l'étranger, comme sa main caresse l'animal mystérieux et familier. Elle est une de ces fleurs qui surnagent sur les eaux, imagination flottante et tranquille, espoir toujours ouvert.
Et elle manifeste des admirations faciles, et elle exprime d'enfantines explications qui nous font sourire d'abord. Mais les mots souvent répétés prennent pour l'homme aussi force d'idées, et elle nous accoutume au monstre, nous fait croire avant l'heure que nous avons compris. La femme est l'ennemie du doute provisoire, et sa rapide intuition qui devine et qui se trompe au petit bonheur, mais qui affirme, toujours décisive, nous pousse, nous bouscule, rend impossible la sage suspension du jugement. Quand il s'agit de doctrines abstraites, elle nous suit: les bas-bleus d'aujourd'hui ont pour le pessimisme la tendresse des esthètes de la précédente génération. Quand il s'agit de personnes ou d'objets lointains, elle nous précède, nous appelle, nous attire à ses préférences.
Mme de Staël aima l'Allemagne et la fit aimer. L'humeur paresseusement voyageuse des femmes se réjouit aujourd'hui à l'exotisme de Loti et entre pour beaucoup dans l'actuelle russophilie. Mme Adam, initiatrice politique, et M. de Vogüé, initiatrice littéraire, ne se fâcheront point de n'être pas considérées tout à fait comme des hommes.
Le mouvement de la France vers la Russie a des formes et des causes complexes. Il me semble, jusque dans ses apparences politiques les plus raisonnées, imaginatif et sentimental: bien féminin.
Mais je n'ai pas le temps de faire de la psychologie ethnique. Je reviens en hâte à mes amazones. J'en ai rencontré trois ou quatre qui causaient de la «sainte Russie»: d'où mon bavardage.
Henry Gréville est une grande fabrique de romans russes et autres, monotones même pour les sommeillants lecteurs de nos plus antiques revues. Je ne m'occuperai guère d'elle. A ses débuts, elle fut honorée d'un article plutôt bienveillant de Barbey d'Aurevilly. Un peu effrayé de la «grêlante rapidité» avec laquelle les premiers livres de Mme Gréville tombaient sur les lecteurs, tout en signalant «la fadeur et la fadaise» des sujets, il se laissait entraîner pourtant à des louanges. Il était séduit par ce qui restait de féminin en ces printanières écritures, se félicitait de rencontrer seulement un «bas-lilas». Mais il s'effrayait pour bientôt, sentant poindre le «bas-bleu dans toute sa ridicule laideur». Les prévisions pessimistes se sont réalisées au point de rendre étonnants, malgré ce qu'ils ont d'inquiet et de tremblant, les éloges.
C'est par leur beau moment qu'il faut juger êtres et choses. Il convient de regarder dans leurs jolis portraits d'autrefois les femmes vieillies et de lire dans leurs premiers livres les écrivains qui depuis se sont industrialisés. Je renvoie donc à l'article de Barbey d'Aurevilly et à Dosia, qui ne vaut pas tous les applaudissements du critique trop indulgent ce jour-là, mais qui est un roman frêle et frais, gracieux et spirituel suffisamment, digne de faire oublier, sinon pardonner, l'abondant fatras qui a suivi.