Hélas! il y a le Slave conventionnel, comme il y a l'Anglais de vaudeville ou l'Italien romantique, et les romanciers de tous sexes, hommes, femmes ou suisses, Barbey d'Aurevilly, Henry Gréville ou Cherbuliez, le font parader avec joie, parce que, paraît-il, sa psychologie ondoyante supprime l'impossible et l'invraisemblable. Le Slave de convention se divise en deux types principaux: le Polonais, très en dehors, Gascon de l'Orient; le Russe, dont la folie est plus rêveusement inquiète. Les deux arbres sont bizarres et indéterminés, le premier surtout par les découpures inattendues de ses feuilles, toujours agitées et bruissantes, le second plutôt par les bizarreries sinueuses de la multiple et divergente vie souterraine de ses racines. Inutile de dire que la mode actuelle est au russe.
Les deux types sont également commodes, permettent toutes les fantaisies, excusent toutes les extravagances, autorisent à donner comme vraies les plus ineptes imaginations du roman d'aventures héroïques et du roman d'aventures psychologiques. Voici des gens dont l'âme semble un peu différente de la nôtre et dont les gestes s'agitent autrement. Les superficiels déclarent indépendants de toute loi les phénomènes dont ils ignorent la loi et en attribuent la surprenante apparition au hasard ou au caprice. Les mots caprice ou hasard sont d'orgueilleux refus d'explication et une façon présomptueuse d'attribuer aux choses l'ignorance de notre esprit. Mais le physicien n'affirmera jamais qu'un fait s'est produit sans cause ou que n'importe quelle cause peut être suivie de n'importe quel effet. Nos prétendus psychologues sont plus hardis.
Et les types conventionnels, créés par notre ignorance qui croit savoir, peuvent être amusants à quelque degré: héroïques dans Barbey d'Aurevilly comme des cuirasses vides que ferait cliqueter un ouragan; saugrenus et bêtes dans Cherbuliez comme des costumes de carnaval qu'un bourgeois de Genève voulut dessiner élégants; gentils parfois dans Henry Gréville comme des femmes presque spirituelles qui papottent presque ivres. Dans Camée ou dans Cécile Cassot ils effarent par la platitude de leur fantaisie et l'ordinaire de leur imprévu. Comment s'intéresser à des marionnettes dont les gestes sont si gauches, si mesquins et mous, si dépourvus de signification?
Madame Tola Dorian, qui est Slave, a essayé de nous expliquer sa race. Des nouvelles peu lisibles, commentées d'une prétentieuse préface, veulent nous dire l'Ame slave, et on nous promet d'autres nouvelles qui étudieront les chevaux russes. Car madame Dorian a cette élégance cosaque d'aimer littérairement le cheval. Elle nous informe que son dernier petit livre, Félicie Ariescalghera, fut écrit au «chalet des chevaux». Je lui ferai sans doute plaisir et j'accomplirai un devoir en posant la candidature à la gloire du vers où nous émeuvent simultanément
Les sanglots des Christs... le mutisme des chevaux.
Nous ignorons encore le secret des discrets chevaux tusses, et il faut nous contenter des révélations sur l'âme slave. Or l'âme slave,—la préface nous l'affirme et les nouvelles croient nous le démontrer,—l'âme slave, c'est de l'eau. Marguerite Poradowska, se souvenant peut-être de la Dorian, qu'elle vaut mille fois, mais que son snobisme doit respecter sous deux prétextes (Tola Dorian est presque célèbre et elle pourrait signer princesse Mertchersky), applique à une de ses héroïnes le vers de Slowacki:
O flot... flot infidèle, et pourtant si fidèle.
Je songe au «Perfide comme l'onde», et je me demande si les hâtifs donneurs d'explications auraient raison et si l'âme slave serait particulièrement féminine.
Je n'en crois rien. Tolstoï, Dostoiewski, combien d'autres encore, m'apparaissent singulièrement plus virils que nos chaussettes-roses, aussi virils que les plus puissants de nos hommes. Mais il est commode à notre paresse de déclarer mystérieux la femme et le Slave. Et je ne m'étonne pas qu'une femme soit flattée d'être un mystère «greffé» sur un mystère. La petite vanité des Tola Dorian et l'inertie intellectuelle des Camée échangent des sourires bienveillants.