Elle abonde en observations de détail, précises et fines, d'un charme tout féminin. Ses réflexions non plus ne sont jamais celles que ferait un homme; elles peuvent êtres voisines, parentes, gardent toujours une grâce propre, une émotion et une souplesse différentes, la marque d'une tout autre allure d'esprit. «Voici, dans une chapelle, la tombe de Marie Stuart. Je pense à cette tête détachée, à ce cadavre incomplet, à cette ligne rouge du col qui ne saurait plus tenir un fil de perles.» Ses Notes sur Londres sont pleines de remarques de modes, caractéristiques et spontanées, qu'un homme, en s'appliquant beaucoup, eût réunies moins exactes, moins nombreuses, moins intéressantes. Ah! celle-ci ne pose pas, ne le fait pas à la pensée virile, n'affecte pas de mépriser la femme et d'être autre chose que ce qu'elle est. Elle avoue avec candeur ses inquiétudes pour l'ordonnance d'un dîner donné à Londres et «où ma responsabilité de maîtresse de maison est peut-être moins engagée que s'il avait lieu chez moi à Paris». Elle s'accuse d'une faute vénielle contre une règle spéciale du savoir-vivre londonien. Et, frémissante encore, elle balbutie les circonstances atténuantes: «Il est bien certain qu'en dehors de son cercle d'habitudes on peut être exposé à ces menues erreurs—pourtant gênantes, puisqu'elle vous font l'exception.»

Les inquiétudes de la mondaine ne nuisent jamais aux pensées maternelles. Malgré son admiration pour la vie anglaise, elle reproche aux dames de Londres «une certaine négligence de leurs devoirs de mères» et d'exiler un peu trop les babys dans la nursery. Elle aime à voir se mêler sa vie et celle de ses enfants. Les préoccupations les plus graves ne l'empêchent pas de noter un geste de Lucien ou de Léon. Elle termine par cette phrase le récit de ce dîner dont nous l'avons vue si troublée: «Edmée est charmante ce soir et très admirée dans ses courtes apparitions au salon et à table.» La grâce des enfants entrevus la séduit plus que toutes les beautés du voyage. Elle admire de jolies «attitudes sur une barrière, comme d'oiseaux perchés». Elle s'émeut à regarder «ces rondes mains de bébés tenant au bras par un pli de chair» ou «ces menottes agiles et menues, déjà despotiques, tendres, aristocratiques, sachant coiffer une poupée, lancer une balle ou un cerceau». Elle rêve attendrie devant «ces chevelures de nouveau-nés qui semblent des plumages incomplets d'oiseaux au nid».


A cette prose simple et souple, évocatrice à la fois des choses vues et du regard féminin, je préfère peut-être les vers de Mme Daudet. Non point ces vers de fillette où elle essayait de fixer «le cantique à la vie inconnue», où elle chantait «tout au bord d'un espace qu'elle croyait infini à son élan et à ses espérances». Certes il en est de charmants, mais ils rappellent une manière connue. Ceux de plus tard sont d'une beauté autrement originale.

Les femmes, même d'un très grand talent, semblent privées des facultés critiques. Mme Daudet, qui débrouille si mal les vraies causes de son amour pour l'Angleterre, croit avoir été initiée à la poésie par Hugo et Leconte de Lisle, tandis que ses premiers vers sont des imitations de Sully-Prudhomme. Ces morceaux psychologiques voulurent être composés sur un modèle rigoureux: le symbole matériel exprimé d'abord en un détail relativement abondant, puis expliqué par un ou deux quatrains. Je passe rapide devant ces Vases brisés où pourtant la personnalité souriante du poète se devine au moins précis et au velouté de l'expression, et encore à l'aisance féminine et nonchalante de la composition. L'imagination aimable et la légère fantaisie viennent colorer d'aurore la pensée qui veut rester grave et, malgré l'effort, la méditation se disperse souvent en rêverie. On voit, à chaque tournant de stance, la joliesse chatoyante

De légers papillons, un moment arrêtés,

Pliant et dépliant leurs ailes entr'ouvertes

Avant de s'envoler.....

Bientôt l'originalité de Mme Daudet se dégage, facile et exquise. La rêverie désormais, ne se laisse plus enfermer dans un cercle tracé d'avance. Elle vole, libre harmonie, en mouvements d'une grâce ineffable.

Comment dire, en effet, la beauté changeante de ce sourire qui n'exprime que nuances fines et ténues?