VII
LES CANTINIÈRES
Ah! mille millions de tonnerres, c'en est!
(PAUL DÉROULÈDE).
Tout ce qui exprime l'oubli de nos bas intérêts a sa beauté. La patrie,—quand on comprend sous ce vocable un grand État aggloméré par le hasard des conquêtes et des maquerellages royaux, limité par le hasard des défaites,—est une idée artificielle, à la fois trop étroite et trop large. Le patriotisme est pourtant respectable dès qu'il est sincère; admirable, s'il devient héroïque. Je méprise d'autant plus les marchands de papier noirci qui se font de l'imitation de cet amour un moyen de succès et qui se déguisent en patriotes pour vendre des exemplaires ou pour gueuser un prix à l'Académie. Parce que j'aime tous les sentiments vrais, je soufflète avec joie les masques de noblesse. Mon admiration attendrie pour saint Vincent de Paul augmente mon désir de cracher au visage de Tartuffe. Polyeucte m'émeut trop profondément pour que je ne m'irrite point quand tel joli monsieur qui chercha la fortune dans le mariage prend la Samaritaine pour matière à mettre en vers français ou quand Armand Silvestre, avec des doigts qu'il vient de promener sur de grosses fesses toulousaines et qu'il a peut-être oublié de laver, manie les accessoires de la Passion et fait la quête au nom de Jésus.
La femme est naturellement l'amante de la paix. Lorsqu'elle chante la guerre, son accent est faux, ou sa bravoure apparente est une fleur ignoble nourrie du fumier de bas sentiments: dépit enfantin d'une vieille partie perdue et besoin animal de vengeance ou, comme ils disent, de revanche; tout au moins cette admiration lâche de la force brutale et de ses symboles qui émeut la gigolette sous les menaces de son «petit homme», la cuisinière devant le pantalon rouge et la bourgeoise devant l'épaulette.
Pour ces diverses raisons, la plupart des cantinières de lettres que j'ai rencontrées m'ont paru méprisables: et celles qui m'offraient leur vin frelaté en chantant dans la langue de Déroulède qu'elles prennent pour la langue des dieux, et celles qui s'expliquèrent en prose académique ou soldatesque.
Simone Arnaud choisit les plus impossibles et les plus raides parmi les héros cornéliens; elle les exagère et les ankylose encore; puis elle les habille en femmes. Mademoiselle du Vigean, quelques jours avant la Fronde, parle de la «patrie» en vieux romain. Éprise du grand Condé, elle lui conseille la lâcheté de la soumission au Mazarin plutôt que le geste orgueilleux d'une révolte que l'avenir pourrait appeller trahison. Or l'obéissance, devoir d'après les préjugés actuels, mais qui, pour un prince d'alors, était avilissante, est aussi l'abandon de leur amour.—Jahel est une mère comme l'autre est une amoureuse. Cette Israélite a perdu quatre fils dans une rébellion contre je ne sais quel Assuérus. A son petit dernier tombé entre les mains de l'ennemi, on offre, avec le trône de Judée, la princesse dont il est amoureux et aimé. Jahel repousse la honte de tels présents et recommande à l'enfant la gloire du martyre. Le jeune nigaud consent à s'empoisonner avec la bien-aimée pour ne point désobéir à maman et parce qu'Hernani mourut ainsi plutôt que de manquer à sa parole. Mais la brave princesse le sauve d'une imitation trop servile et, buvant toute la coupe, réduit le fils de Jahel à se précipiter.—La Jeanne d'Arc de Simone Arnaud est un peu moins fausse. Ici, l'héroïne est trop connue pour permettre ces ridicules inventions. L'histoire et la légende ont triomphé des réminiscences cornéliennes ou romantiques, ont empêché l'effort de se bander jusqu'à l'inhumain. Malheureusement le sujet est bien délicat pour un talent fait de mémoire et d'hyperboles. Simone Arnaud l'a-t-elle manqué plus que les Joseph Fabre et les Jules Barbier qui l'exploitent? N'exigeons pas l'impossible de cette brave à trois poils; elle a seulement réussi à faire aussi mal que les marchands de l'autre sexe, et je me demande pourquoi l'Académie a couronné de préférence sa machine. J'essaie une explication. L'Académie monthyonise toujours un peu, même quand elle s'efforce vers des choix littéraires, et ces cinq actes sont pavés de bonnes intentions. Monseigneur Perraud a dû être heureux en entendant un moine du XVe siècle se déclarer hardiment «citoyen», et les quarante ont sans doute frémi d'aise quand La Trémoïlle, grammairien bien connu, conseille à un interlocuteur: «Parlons sans hyperbole.»
Simone Arnaud ne semble connaître que le Corneille vanté par Déroulède. Elle admire surtout ce jeune Horace, inhumain plus que surhumain, trop brute pour être un héros. Elle s'arrête à cet idéal inférieur du patriotisme auquel Corneille s'amusa un jour comme à une curiosité historique, mais qui ne l'empêcha point de dresser ensuite de vrais héros, de vrais individus conscients: celui qui peut dire:
Je suis maître de moi comme de l'univers,