Madame de Witt, née Guizot, a, apparemment, autant d'activité que son père: ses œuvres complètes, meuble encombrant, comprennent plus de cent volumes de formats très divers. Mais la besogne est tout extérieure et la compilation de cette bibliothèque n'a pas coûté de grands efforts intellectuels. Guizot a légué uniquement à Mme de Witt son génie d'éditeur. Elle n'a pas besoin de donner beaucoup de son âme et de son esprit, puisqu'elle sait l'art de vendre l'esprit et l'âme d'autrui. Elle est de ces arrangeurs qui grouillent dans le folk-lore et pullulent sur l'histoire. Quand elle s'applique, elle écrit un peu comme l'illustre doctrinaire, avec des solennités lentes et protestantes. Mais on ne retrouve chez elle ni la noblesse d'une pensée personnelle, ni ce qu'il y a parfois de vivant aux mouvements du Nîmois qui se contient. D'ailleurs elle s'applique rarement. D'ordinaire, elle écrit comme parlent les gens qui parlent mal, sans simplicité et sans puissance, parfois corrects pour la grammaire, toujours incorrects devant la logique. Pensées et images,—car Mme de Witt ne recule jamais devant les rides d'une vieille métaphore,—se suivent avec incohérence. Je n'ai pas trouvé chez elle le fameux «char de l'Etat qui navigue sur un volcan»; il s'en faut même de beaucoup, il s'en faut du volcan tout entier, car la tête de Mme de Witt, assurément, n'a rien de volcanique. Lorsque Casimir Perier, premier de la dynastie, «avait pris les rênes de l'Etat, il avait été soutenu à la Chambre par M. Guizot et par ses amis sans que ceux-ci eussent pris aucune part aux affaires. La mort du grand homme de gouvernement qui avait dirigé le vaisseau d'une main si ferme, le laissait violemment battu par les flots».
Malgré l'insuffisance de la metteuse en œuvre, les livres de Mme de Witt ne sont pas toujours ennuyeux. Il y a trop de choses qui ne sont point d'elle: elle ne réussit pas à tout gâter. Voici un détail qui me paraît intéressant.
En 1839, elle n'est encore qu'une petite fille, et une curieuse lettre paternelle lui reproche de négliger la ponctuation: «Toute ponctuation, virgule ou autre, marque un repos de l'esprit, un temps d'arrêt plus ou moins long, une idée qui est finie ou suspendue, et qu'on sépare par un signe de celle qui suit. Tu supprimes ces repos, ces intervalles; tu écris comme l'eau coule, comme la flèche vole. Cela ne vaut rien, car les idées qu'on exprime, les choses dont on parle dans une lettre ne sont pas toutes absolument semblables et toutes intimement liées les unes aux autres. Il y a entre les idées des différences, des distances inégales, mais réelles, et ce sont précisément ces distances, ces différences entre les idées que la ponctuation et les divers signes de la ponctuation ont pour objet de marquer. Tu fais donc, en les supprimant, une chose absurde; tu supprimes la différence, la distance naturelle qu'il y a entre les idées et les choses... Le défaut de ponctuation répand sur tout ce que tu dis une certaine uniformité menteuse, et enlève aux choses dont tu parles leur vraie physionomie, leur vraie place, en les présentant toutes d'un trait et comme parfaitement pareilles et contiguës!» Mais, quelques jours après, le pauvre père se plaint et se récrie: «Je t'en prie, ne me jette pas à la tête tant de virgules. Tu m'en accables comme les Romains accablèrent cette pauvre Tatia de leurs boucliers.»
Je possède un seul autographe de Mme de Witt, douze lignes datées de 1897: les virgules les plus nécessaires y sont absentes. Dans ses livres, elle manque seulement, comme beaucoup d'autres femmes, à ce que j'appellerais volontiers la ponctuation supérieure. Elle ignore «la distance naturelle qu'il y a entre les idées». Mais, en bonne écolière et qui veut éviter les reproches, elle met de la distance, ici, là, n'importe où, à intervalles à peu près réguliers. Elle va à la ligne au petit bonheur, hache les développements les plus suivis, rapproche les choses les plus opposées. Le directeur d'une grande imprimerie me dit à ce sujet: «Mais presque toutes les femmes en sont là. Beaucoup même écrivent un livre tout d'une venue, sans alinéas, sans blancs, sans divisions d'aucune sorte. Quand leur pâte plate est achevée, elles la coupent, comme de la galette, en morceaux sensiblement égaux. Et quelques-unes reculent devant cette peine, abandonnent ce soin au typographe et au metteur en pages.»
Judith Cladel essaye les tours de force de Léon Cladel. Parfois elle réussit une image nette et brutale: «Une jeune fille qui a juré d'empêcher les gens de s'aimer parce que sa mère fut une sainte malheureuse, indignement sacrifiée par un égoïste, est un oiseau qui voudrait retenir de ses ailes étendues le torrent au fond duquel tombèrent son nid et sa couvée.» Le plus souvent, on sourit à voir ses puériles idées courir par les sentiers de montagne que fraya son père, ridiculement petites et prétentieuses entre l'énormité abrupte des rocs. On s'amuse à l'écouter gazouiller les grondements de tonnerre et les fracas d'avalanche que sa voix croit pouvoir répéter parce qu'ils sont familiers à son oreille. Voyez de quel geste mou elle manie la grande phrase rugueuse du romancier épique. «Quelle glorieuse coïncidence pour cette Scandinavie, marge extrême de l'Europe vers le septentrion et les boréalités, que de pouvoir ainsi se (?) montrer au monde, pareils à des géants se dressant sur ses monts glaciaires dans l'horizon de ses mers aux vaisseaux rares, de ses flots tourmentés, léchant les blessures sans nombre en lesquelles ils ont déchiré et déchiqueté ses côtes, comme fait un chien des blessures ouvertes par ses dents, ces deux personnalités colossales résumant en un couple de super-hommes d'une part l'Action dans la vie cérébrale, d'autre part l'Action dans la vie physique!» Elle continue, grandiloquente et naïve, le jeu du parallèle, et elle remplit ses deux colonnes de bavardages lyriques sur Ibsen et Nansen: «Leur couple grandiose et jumeau, sorti de la même terre, des mêmes mœurs suscitant dans leurs âmes énergiques et opiniâtres les mêmes projets (?) et les mêmes volontés, ont mené l'un à travers les banquises polaires, l'autre à travers les banquises cérébrales...» Le verbe n'a pas de sujet; mais la phrase ne cesse pas pour si peu de nous heurter à des banquises diverses.
Les hyperboles de sa rhétorique admirative ne se haussent pas toujours autour de héros aussi réellement admirables que Nansen et Ibsen. Elles s'émeuvent, éplorées, quand Sarah Bernhardt, la triomphante cabotine dont tous nos imbéciles chantent le génie, est «un moment interrompue dans sa trajectoire de grande étoile artistique, par la maladie soudaine et cruelle». Et Judith Cladel vante comme des exploits les applaudissements des snobs heureux de retrouver leur amuseuse. Car ils disent, ces héroïques applaudissements, «que la France aime à acclamer d'incontestables gloires dont l'éclat dissimule la rareté, aux époques où son prestige de première nation du monde subit quelques défaillances». Sarah nous consolant de toutes nos hontes politiques et de toutes nos pauvretés littéraires!... Et pourquoi pas? Nous ne savions point tout ce qu'est cette grande Sarah. Mlle Cladel, heureusement, nous instruit, et désormais nous contemplerons en la directrice de la Renaissance, la «haute et insubmersible figure du devenir de la nation».