Le navire sur lequel doit partir Louis est-il arrivé? je ne reçois point de nouvelles à cet égard.
Comment allez-vous? Voilà bientôt votre Conservatoire qui va vous retomber sur les bras. Votre opéra est-il avancé? Je travaille exclusivement au mien, sans en parler seulement à Alphonse Royer, qui est, comme furent tous les autres directeurs de l'Opéra, un Hottentot en musique. Il me regarde comme un grand symphoniste qui ne peut et ne doit faire que des symphonies et qui ne sait pas écrire pour les voix. Il n'a entendu ni Faust ni l'Enfance du Christ; il ne connaît rien à toutes ces questions, et c'est néanmoins une opinion arrêtée chez lui. Il l'a dit dernièrement à un de mes amis. J'en étais d'ailleurs parfaitement sûr d'avance; je connaissais ses idées sur la musique. Mais je n'en continue pas moins ma partition avec un vague espoir d'arriver plus tard par le haut de l'édifice, c'est-à-dire par la volonté de l'empereur.
En attendant, je vous avouerai que le poème, que j'ai lu à diverses personnes, a un grandissime succès. Je crois que vous aussi vous trouveriez cela beau.
LXXXIII.
A M. L'ABBÉ GIROD[93].
Paris, 16 décembre 1856
Monsieur,
J'ai reçu le livre que vous avez bien voulu m'envoyer et je l'ai lu avec le plus vif intérêt. Si la question pouvait être rendue plus claire qu'elle ne l'est, elle l'eût été par vous. Il n'est pas possible de la concevoir mieux exposée, ni mieux débattue; mais c'est, je l'avoue, une espèce de chagrin pour moi, de voir des hommes de cœur et d'intelligence tels que vous, monsieur, employer leur temps et leurs forces à combattre de semblables moulins à vent. Les seuls points sur lesquels j'ai le regret de me trouver en dissidence avec vous, sont ceux qui ont trait à la fugue classique sur Amen! et au jeu de mutation des orgues.
Sans doute, on pourrait écrire une belle fugue d'un caractère religieux pour exprimer le souhait pieux: Amen! Mais elle devrait être lente, pleine de componction et fort courte; car, si bien qu'on exprime le sens d'un mot, ce mot ne saurait être, sans ridicule, répété un grand nombre de fois. Au lieu de cette réserve et de cette tendance expressive, les fugues sur le mot amen sont toutes rapides, violentes, turbulentes, et ressemblent d'autant plus à des chœurs de buveurs entremêlés d'éclats de rire, que chaque partie vocalise sur la première syllabe du mot a......a-a-a-a-men, ce qui produit l'effet le plus grotesque et le plus indécent. Ces fugues traditionnelles ne sont que d'insensés blasphèmes.
Quant aux jeux de mutation de l'orgue, c'est le charivari organisé et je ne puis les entendre sans horreur.