A M. HANS DE BULOW.
Paris, 20 janvier 1858.
Je vous remercie de votre charmante lettre, charmante par son style, par la cordialité qui l'a dictée, par les bonnes nouvelles qu'elle m'apporte, charmante de tout point. Je l'ai lue avec bonheur, comme un chat boit du lait.
Aussi ne tarderai-je pas à vous répondre. Je m'étais levé avec l'intention de travailler exclusivement à ma partition aujourd'hui; mon feu était allumé, ma porte fermée; pas d'importuns, pas de crétins possibles, et voilà votre lettre qui vient renverser tous mes beaux projets de travail, et je cède au plaisir de causer avec vous et je dis comme le Romain (sic): «A demain les affaires sérieuses[97]!» Non pas que je croie vous intéresser en vous répondant, mais je vous réponds avec un plaisir extrême; c'est de l'égoïsme pur, concentré, sans alliage, un égoïsme élément (pour parler comme les chimistes).
Votre foi, votre ardeur, vos haines même, me ravissent. J'ai, comme vous, encore des haines terribles et des ardeurs volcaniques; mais, quant à la foi, je crois fermement qu'il n'y a rien de vrai, rien de faux, rien de beau, rien de laid... N'en croyez pas un mot, je me calomnie... Non, non, j'adore plus que jamais ce que je trouve beau, et la mort n'a pas, à mon sens, de plus cruel inconvénient que celui-ci: ne plus aimer, ne plus admirer. Il est vrai qu'on ne s'aperçoit pas qu'on n'aime plus. Pas de philosophie, autrement dit, pas de bêtises.
Vous avez donc osé entreprendre une série de concerts, et à Berlin encore! une ville, non pas glaciale (un bloc de glace est beau, cela rayonne, cela a du caractère), mais une ville qui dégèle, froide, humide. Et puis des luthériens!... des gens qui ne rient jamais, des blonds sans être doux... Voyez comme je divague, j'ai été blond et je ne suis pas doux... Riez, je vous le permets, tout m'est égal.
Votre programme était fort beau: vous m'avez fait l'injure de supposer que rien autre que le sort de mes deux morceaux ne pouvait m'intéresser dans le récit que vous m'avez fait des suites de ce concert. Vous ne m'avez parlé ni de votre Ouverture ni des morceaux de Liszt; vous m'avez calomnié. Mais je vous pardonne. Encore une fois, tout m'est égal, excepté que l'on m'attribue la musique des chefs de l'école parisienne. Ce n'est pas la première fois (comme vous le pensez) que les Berlinois ont subi mon ouverture de Cellini; je la leur fis avaler deux fois, il y a quinze ou seize ans, à mes concerts du théâtre. Je me rappelle même que notre ami Schlesinger, après la seconde audition, vint tout étonné me demander si cela était beau... Comme je ne voulais pas le tromper, je lui répondis que oui. Mais il ne me crut pas. Les critiques luthériens n'ont pas trop éreinté, dites-vous, le Pâtre breton. Ce sont des gens honnêtes, après tout, et en entendant l'accord de mi
: