Tu ne feras pas de ces interminables voyages qui t'eussent éloigné de moi si longtemps. Dans quelques années, tu auras de beaux appointements et des bénéfices dans les entreprises navales. Et nous nous verrons plus souvent. Je ne veux voir que cela. J'ai reçu ce matin une lettre du régisseur de Bade, qui m'annonce que mes chœurs sont sus et qu'ils produisent beaucoup d'effet. Il compte sur un grand succès (comme s'il connaissait le reste de la partition!). Tout n'est que prévention dans ce monde-là. Hier, nous avons répété à l'Opéra-Comique; tout le monde y était par extraordinaire, et nous avons commencé à régler la mise en scène.

Je vais à l'Institut aujourd'hui pour la première fois depuis un mois.

J'ai rendu à Alexis le linge qu'il t'avait prêté. J'espère que ton genou est guéri, tu ne m'en parles pas.

Adieu, cher ami; je t'embrasse de tout mon cœur. Ma belle-mère te remercie de ton souvenir.

CXVI.

AU MÊME.

Bade, dimanche 10 août [1862].

Cher Louis,

Grand succès! Béatrice a été applaudie d'un bout à l'autre, on m'a rappelé je ne sais combien de fois. Tous mes amis sont dans la joie. Moi, j'ai assisté à cela dans une insensibilité complète; c'était un de mes jours de souffrance et tout m'était indifférent.

Aujourd'hui, je suis mieux, et les amis qui viennent me féliciter me font grand plaisir. Madame Charton-Demeur a été admirablement charmante, et Montaubry nous a présenté un Bénédict élégant et distingué. Le duo, que tu connais, chanté par mademoiselle Montrose et madame Geoffroy dans une jolie décoration et sous un clair de lune très habilement fait par le machiniste, a produit un effet monstre, on ne finissait pas d'applaudir. Allons, je t'embrasse, tu dois être content. Mais tu es demeuré bien longtemps sans m'écrire. Pourquoi donc te fait-on ainsi courir de navire en navire? Je tâcherai de retourner à Paris ces jours-ci; alors ne m'écris plus à Bade.