Monsieur,

Depuis longtemps, j'étais tourmenté du désir de vous écrire, et je n'osais le faire, retenu par une foule de considérations qui me paraissent, à présent, plus ridicules les unes que les autres. Je craignais de vous importuner par mes lettres, et que mon désir de vous en adresser ne vous parût avoir sa source dans l'amour-propre qu'un jeune homme doit naturellement ressentir en correspondant avec un de ces hommes rares qui honorent leur pays. Mais je me suis dit: cet homme rare auquel je brûle d'écrire trouvera peut-être mes lettres moins importunes si l'art sur lequel il répand tant d'éclat en est la matière; ce grand musicien a bien voulu me permettre de suivre ses leçons, et, si jamais les bontés d'un maître, la reconnaissance et l'amour filial de ses élèves lui ont acquis sur eux le titre de père, je suis du nombre de vos enfants.

J'ai été reçu dans ma famille comme je m'y attendais, avec beaucoup d'affection. Je n'ai point eu à essuyer de la part de ma mère de ces malheureuses et inutiles remontrances, qui ne faisaient que nous chagriner l'un et l'autre; cependant papa m'a recommandé, par précaution, de ne jamais parler musique devant elle. J'en cause, au contraire, très-souvent avec lui. Je lui ai fait part de vos curieuses découvertes, que vous avez bien voulu me montrer, sur la musique antique. Je ne pouvais pas venir à bout de lui persuader que les anciens connussent l'harmonie; il était tout plein des idées de Rousseau et des autres écrivains qui ont accrédité l'opinion contraire. Quand je lui ai cité le passage latin de Pline l'ancien, dans lequel il y a des détails sur la manière d'accompagner les voix et sur la facilité que l'orchestre peut avoir à peindre les passions par le moyen de rhythmes différents de celui de la vocale, il est tombé des nues et m'a avoué qu'il n'y avait rien à répliquer à une pareille explication. Cependant, m'a-t-il dit, je voudrais avoir l'ouvrage entre les mains pour être bien convaincu.

Je n'ai encore rien fait depuis que je suis ici. D'abord, je n'ai pas été maître de mon temps pendant les premières semaines. Les visites à recevoir et à rendre, dans une petite ville où tout le monde se connaît, me l'absorbaient presque en entier. Puis, quand j'ai voulu me mettre à cette messe dont je vous avais parlé, je suis demeuré si froid, si glacé en lisant le Credo et le Kyrie, que, bien convaincu que je ne pourrais jamais rien faire de supportable dans une pareille disposition d'esprit, j'y ai renoncé. Je me suis mis à retoucher cet oratorio du Passage de la mer Rouge que je vous ai montré et que je trouve à présent terriblement barbouillé dans certains endroits. J'espère pouvoir le faire exécuter à Saint-Roch, à mon retour, qui aura lieu, je crois, avant les premiers jours d'août.

En attendant que j'aie le plaisir de vous revoir, monsieur, mon père me charge d'être l'interprète de ses sentiments auprès de vous, et de vous témoigner toute sa reconnaissance pour les soins que vous m'avez prodigués; vous ne doutez pas, monsieur, que je n'en sois pénétré moi-même. Veuillez en recevoir l'assurance avec mes salutations respectueuses.

A M. BERLIOZ, A LA COTE-SAINT-ANDRÉ.

Paris ce 10 mai [1828].

Mon excellent père,

Que je vous remercie de votre lettre! Quel bien elle m'a fait! Vous commencez donc à prendre un peu de confiance en moi! Puissé-je la justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et mille fois je vous en remercie; c'est un si grand bonheur de pouvoir faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont chers. Oh! certes, oui, je serais enchanté de pouvoir me faire entendre de vous; mais pour un voyage de vous à Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire afficher le concert; je dois retourner seulement demain pour savoir si on m'accorde l'autorisation. Il faut passer par les mains des chefs et sous-chefs de division, qui ont l'air de faire une affaire d'État de ce qui n'est qu'une formalité. Dans mes deux précédents concerts, je m'en étais dispensé; mais, comme cette fois, c'est le soir et dans un théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre d'engagement décisif avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de la police. D'un autre côté, M. de La Rochefoucauld pourrait, s'il voulait, empêcher ma soirée d'avoir lieu, car, dans ce pays de liberté, les musiciens sont au nombre des esclaves. D'un autre côté, le succès de ma symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison que dans l'hiver; toute la haute société qui a une espèce d'éducation musicale est à la campagne, et je doute que l'originalité de mon drame musical inspire assez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de sang aussi froid. Puis, j'ai un autre sujet d'inquiétude, c'est celui de l'exécution: mon orchestre va être obligé de se frayer une route à travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles pour eux, la plus grande difficulté est celle de l'expression. La première partie, surtout, est d'une telle fougue dans le mouvement et d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre très-considérable de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus difficile que l'ouverture des Francs-Juges (que je redonne encore), et elle a été sublimement exécutée.

Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement peu et ne bois presque plus de thé.