Paris, 7 janvier 1838.
Mon cher Maurice,
Il me faut absolument du repos et un abri contre les albums. Voici bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures pour rêver à loisir à l'ouverture de mon opéra[63]; ne pouvoir les obtenir est un supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est absolument insupportable. Je vous préviens donc que, dussé-je vivre de pain et d'eau, jusqu'au moment où ma partition sera finie, je ne veux plus entendre parler de critique d'aucune espèce. Meyerbeer, Liszt, Chopin et Kalkbrenner n'ont pas besoin de mes éloges. Vos albums, je le sais, contiennent d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne parlez pas, et dont vous ne me citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé à bout; je veux pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai galérien après. Jusque-là qu'on ne me parle plus de critique d'aucune espèce; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc de venir me relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante inhumanité. Je n'ai jamais compté parmi les apologistes du suicide; mais j'ai là une paire de pistolets chargés, et, dans l'état d'exaspération où vous pourriez me mettre, je serais capable de vous brûler la cervelle.
Votre tout dévoué ami.
XXV.
A LISZT.
Paris, le 6 août 1839.
Je voudrais bien, mon cher ami, pouvoir te dire absolument tout ce qui se passe dans notre monde musical, ou du moins tout ce que je sais, des transactions qui s'y opèrent, des marchés qu'on y fait, des souterrains, des mines qu'on y creuse, des platitudes qui s'y commettent; mais je doute fort que mon récit eût quelques chances de t'intéresser; il ne t'offrirait rien de nouveau; l'étude des mœurs italiennes t'a blasé sur toutes ces gentillesses, et ce qu'on fait à Paris ressemble horriblement à ce que tu as vu pratiquer à Milan.
Tu n'aurais pas d'ailleurs le cœur d'en rire; tu n'es pas de ces gens qui trouvent des sujets de plaisanterie dans les outrages dont la Muse que nous servons a tant à souffrir, toi qui voudrais à tout prix, au contraire, cacher les souillures de sa robe virginale et les tristes lésions de son voile divin.
Ne parlons donc pas des énormités qui t'irriteraient autant que moi et contre lesquelles nous ne pouvons pas même protester librement... Je vais tâcher seulement de te donner une idée superficielle de ce qui se passe dans nos concerts, dans nos théâtres lyriques, parmi nos virtuoses, nos chanteurs, nos compositeurs; et cela, sans passion, sans blâme ni éloge, en un mot, avec le calme plat d'un adepte de cette fameuse école philosophique que nous avons fondée à Rome en l'an de grâce 1830, et qui avait pour titre: École de l'indifférence absolue en matière universelle.