Ta lettre m'a causé une joie bien inattendue; te voilà donc avec 70 francs par mois, et, si tu sais t'arranger et renoncer à ta manière d'employer l'argent, tu peux sans aucun doute en économiser une partie. Écris-moi, si tu crois pouvoir tôt ou tard dégager ta montre que tu as, je le crains, mise en gage au Havre au temps de ta folie. Elle t'avait été donnée par mon père... Si tu ne peux pas la retrouver, je t'en achèterai une autre sur l'argent que j'ai à toi. Je viens de te faire faire un cordon de montre avec les cheveux de ta pauvre mère et je voudrais bien que tu le conservasses religieusement. J'ai fait faire aussi un bracelet que je donnerai à ma sœur et je garde le reste des cheveux... Je ne pourrai t'envoyer ton linge que samedi prochain 25, à cause d'une formalité qu'il y a à remplir à ce sujet, et que le feuilleton que je fais aujourd'hui et demain m'oblige de remettre à la fin de la semaine. Je pense que tu as vu les choses charmantes que J. Janin a dites sur ta pauvre mère dans son feuilleton de lundi dernier, et avec quelle délicatesse il a fait allusion à mon ouvrage sur Roméo et Juliette en citant les paroles de la marche funèbre: «Jetez des fleurs». Le Siècle d'hier contenait aussi quelques mots; beaucoup d'autres journaux que tu ne connais pas ont parlé de notre cruelle perte... Je pars dimanche prochain à huit heures du soir pour Hanovre, où je serai jusqu'au 3 ou 4 avril. Après cette date, je ne sais où je devrai aller; mais, en tout cas, je serai certainement à Dresde (Saxe) du 15 avril au 1er mai. Écris-moi le plus souvent possible pour m'informer de tes affaires. J'attends une lettre de toi avant dimanche et je compte en recevoir une autre à Hanovre, où tu m'informeras si tu as reçu le paquet que je vais t'envoyer. Le reste des objets que je n'ai pas vendus à Montmartre, tes livres, les portraits de ta mère et le mien, resteront à Paris, rue de Boursault, dans une malle fermée et portant ton adresse et la déclaration que cela t'appartient. J'ai donné deux de mes portraits à Joséphine et à Madeleine, qui me les ont demandés. En outre, j'ai donné plusieurs objets d'habillement de ta mère à Joséphine. Dieu veuille que mon voyage d'Allemagne me rapporte quelque chose! L'appartement de Montmartre n'est pas loué et il faudra peut-être que je le paye pendant un an encore.
Adieu, très cher enfant; mon affection pour toi semble avoir doublé depuis la perte que nous avons faite.
Je t'embrasse de tout mon cœur.
LXVI.
AU MÊME.
Dresde, 14 avril 1854.
Mon bien cher Louis,
Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. Tu m'annonces à la fois de bonnes et de mauvaises nouvelles. Te voilà donc obligé d'aller dans la Baltique; mais quoi faire donc? puisque tu me dis que vous ne vous trouverez pas dans la bagarre. Je ne le devine pas. Enfin, j'espère que, hors du théâtre de la guerre, tu pourras continuer à te rendre utile et à mériter l'estime de ton nouveau commandant. Je t'autorise à faire toucher chez M. Réty, au Conservatoire, les cent francs qu'il devait te remettre dans le cas où tu serais allé chez ta tante. Tu lui enverras le billet ci-joint et tu m'écriras ensuite pour m'accuser réception de la somme quand Alexis te l'aura fait parvenir. Mais prends garde, il me semble que tu recommences à gaspiller ton argent. Je t'en ai envoyé deux fois le mois dernier. Achète une montre de peu de prix, mais excellente.
Je n'ai pas touché un sou depuis que je suis en Allemagne. On devait m'envoyer ici une somme de quatre cents francs de Hanovre, avec la croix que le roi m'avait fait annoncer; je n'ai reçu ni croix ni argent. J'ai écrit à ce sujet à trois personnes; aucune ne m'a répondu. Cela me fait partir la tête d'impatience. Je trouve tout le monde ici parfaitement disposé; on espère faire un grand riche concert. C'est une ville splendide, immense et animée comme Paris. Tous mes anciens amis s'y trouvent encore.
Adieu, cher enfant; écris-moi toujours le plus souvent possible, surtout quand tu auras quitté la France. Ne manque aucune occasion de me donner de tes nouvelles en m'indiquant bien où je devrai adresser mes lettres.