Je pourrais donc, comme tant d'autres, consulter l'esprit de la terre sur ces graves questions; et la terre me répondrait, à coup sûr, tout comme elle a répondu à ceux qui dans ces derniers temps ont eu l'audace de l'interroger. Mais j'ai vergogne vraiment de me mettre au nombre des importuns et de la déranger encore. D'autant plus que, dans l'humeur où nous la voyons à cette heure, elle pourrait bien me répondre tout de travers. Elle serait capable de prétendre que le théâtre académique est comique, que le comique est lyrique, et que le lyrique est académique. Jugez du bouleversement produit par de tels oracles dans les idées du public (du public à idées)!
Quoi qu'il en soit, nous ne comptons pas moins de trois théâtres à Paris, dont il faut, je le répète, que je parle encore à tout prix.
Trop misérables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l'été n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d'œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd'hui!... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à loisir!...
Quand je songe qu'aujourd'hui 3 juin, très-probablement, le commandant Page entre dans la baie de Papeïti! que les canons de ses navires saluent la rive taïtienne, qui leur renvoie, avec mille parfums, les cris de joie des belles insulaires accourues sur la plage! Je le vois d'ici, avec sa haute taille, sa noble figure bronzée par les ardeurs du soleil indien; il regarde avec sa longue-vue la pointe des cocotiers et la maison du pilote Henry bâtie à l'entrée de la route de Matavaï... Il s'étonne qu'on ne lui rende pas son salut... Mais voilà les canonniers accourant à droite et à gauche de la maison de M. Moerenhout; ils entrent dans les deux forts détachés. Feu partout! Hourra! c'est la France! c'est le nouveau chef du protectorat! Encore une bordée! Hourra! hourra!—Et voilà les casernes qui se dépeuplent, les officiers français qui sortent précipitamment du café, et M. Giraud qui paraît sur le seuil de sa case, et tous, prenant ensemble la rue Louis-Philippe, se dirigent du côté de la maison du capitaine du port. Et ces deux ravissantes créatures qui sortent d'un bosquet de citronniers, où vont-elles en tressant rapidement des couronnes de feuilles et de fleurs d'hibiscus? Ce sont deux filles d'honneur de la reine Pomaré; au bruit du canon, elles ont brusquement interrompu leur partie de cartes commencée dans un coin de la case royale pendant le sommeil de S. M. Elles jettent de furtifs regards du côté de l'église protestante. Pas de révérends Pères! pas de Pritchards! On ne le saura pas! Elles achèvent leur toilette en laissant glisser à terre le maro, vaine tunique imposée à leur pudeur par les apôtres anglicans. Leur beau front est couronné, leur splendide chevelure est ornée de guirlandes, les voilà revêtues de tous leurs charmes océaniques; ce sont deux Vénus entrant dans l'onde. «O Pagé! o Pagé! (C'est Page! c'est Page!)» s'écrient-elles en fendant comme deux sirènes les vagues inoffensives de la baie. Elles approchent du navire français, et, nageant de la main gauche, elles élèvent la droite en signe de salut amical; et leur douce voix envoie à l'équipage des ioreana répétés (bonjour! bonjour!). Un aspirant de marine pousse un cri de.... d'admiration à cet aspect, et s'élance du côté des néréides. Un regard du commandant le cloue à son poste, silencieux, immobile, mais frémissant. M. Page, qui sait la langue kanaque comme un naturel, crie aux deux naturelles en montrant le pont de son navire: Tabou! tabou! (interdit, défendu). Elles cessent d'avancer, et élevant au-dessus de l'eau leur buste de statue antique, elles joignent les mains en souriant d'un air à damner saint Antoine. Mais le commandant, impassible, répète son cruel tabou! elles lui jettent une fleur avec un dernier ioreana tout plein de regrets, et retournent à terre. L'équipage ne débarquera que dans deux heures. Et M. Page, assis à tribord, contemple, en attendant, les merveilleux aspects de ce paradis terrestre où il va régner, où il va vivre pendant plusieurs années, respire avec ivresse la tiède brise qui en émane, boit un jeune coco et dit: «Quand je songe qu'il y a maintenant à Paris, par trente-cinq degrés de chaleur, des gens qui entrent à l'Opéra-Comique, et qui vont y rester encaqués jusqu'à une heure du matin, pour savoir si Pierrot épousera Pierrette, pour entendre ces deux petits niais crier leurs amours avec accompagnement de grosse caisse, et pour pouvoir le surlendemain informer les lecteurs d'un journal des difficultés vaincues par Pierrette pour épouser Pierrot! Quels enragés antiabolitionnistes que ces directeurs de journaux!»
Oui, quand je songe qu'on peut faire cette judicieuse réflexion à quatre mille lieues, à nos antipodes! dans un pays assez avancé en civilisation pour se passer de théâtres et de feuilletons; où il fait si frais; où les jeunes belles portent de si élégants costumes sur leur tête; où une reine peut dormir! je me sens cramoisir de honte de vivre chez un de ces peuples enfants que les savants de la Polynésie ne daignent pas même visiter.....
Trop misérables critiques! pour eux l'hiver n'a point de feux, l'été n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des œufs, en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d'œufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les œufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd'hui... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à loisir!...
Ces pauvres gens, à Paris surtout, endurent des tourments dont personne ne leur tient compte, et qui suffiraient, s'ils étaient connus, à émouvoir les plus mauvais cœurs. Mais peu désireux de faire pitié, ils se taisent; ils sourient même parfois; on les voit aller, venir, d'un air assez calme, surtout pendant certaines époques de l'année où la liberté leur est rendue sur parole. Quand ensuite l'heure est venue de prendre courage, ils s'acheminent vers les théâtres de leur supplice avec un stoïcisme égal à celui de Régulus retournant à Carthage.
Et personne ne remarque ce qu'il a là de réellement grand. Bien plus, quand quelques-uns d'entre eux, de complexion plus faible que les autres, sont si tourmentés de la soif du beau, ou tout au moins du raisonnable, que leur attitude souffrante, leur tête penchée, leur regard morne, attirent l'attention des passants, joignant alors l'ironie à l'insulte, on leur tend au bout d'une pique une éponge imbibée de fiel et de vinaigre, et l'on rit. Et ils se résignent. Il y en a de violents pourtant; et je m'étonne que l'exaspération de ceux-là n'ait encore amené aucune catastrophe.
Plusieurs, il est vrai, cherchent leur salut dans la fuite. Ce vieux moyen réussit encore. Je dois même l'avouer, j'ai eu la lâcheté de l'employer dernièrement. On annonçait je ne sais quelle exécution; les bourreaux de Paris et leurs aides étaient déjà convoqués. Une lettre m'arrive, indiquant le jour et l'heure. Il n'y avait pas à hésiter. Je cours au chemin de fer de Rouen, et je pars pour Motteville. Arrivé là, je prends une voiture et me fais conduire à un petit port inconnu sur l'Océan où l'on est à peu près sûr de n'être pas découvert. Des renseignements précis m'avaient fait espérer d'y trouver la paix; la paix, ce don céleste que Paris refuse aux hommes de bonne volonté. En effet, Saint-Valery-en-Caux est un endroit charmant, caché dans un vallon au bord de la mer; est in secessu locus. On n'y est exposé ni aux orgues de Barbarie, ni aux concours de piano. On n'y a pas encore ouvert un théâtre lyrique; et si on l'eût fait, il serait déjà fermé.
L'établissement de bains est modeste et ne donne pas de concerts; les baigneurs ne font pas de musique; l'une des deux églises n'a pas d'organiste, l'autre n'a pas d'orgue; le maître d'école, qui pourrait être tenté de démoraliser le peuple par l'enseignement de ce qu'on appelle à Paris le chant, n'a pas d'élèves; les pêcheurs qui pourraient se laisser ainsi démoraliser n'ont pas de quoi payer le magister. On y voit beaucoup de cordiers et de cordières, mais personne n'y file des sons. Les seules chansons qui s'y élèvent par-ci par-là, de sept à huit heures du matin, sont celles des jeunes filles occupées à tisser des seines et des éperviers, encore ces innocentes enfants n'ont-elles qu'un filet de voix. Il n'y a pas de garde nationale, partant, pas de musique de la loterie; on y entend retentir pour tout bruit les coups de maillet des calfats qui réparent des coques de navires. Il y a un cabinet de lecture derrière les vitres duquel ne figurent ni romances ni polkas avec portraits et lithographies. On ne court les risques d'aucun quatuor d'amateurs, d'aucune souscription pour arracher un virtuose au malheur de servir utilement sa patrie. Les hommes, dans ce pays-là, ont tous passé l'âge de la conscription, et aucun des enfants ne l'a encore atteint.