Ne l'entendez-vous pas? Vous gênez la manœuvre; restez dans vos cabines, vous ne faites qu'aider la tempête.
GONZALVE.
Rappelle-toi qui tu as à ton bord.
LE CONTRE-MAITRE.
Il n'y a personne à bord dont je me soucie plus que de moi-même. Vous êtes conseiller du roi, n'est-ce pas? Si vous pouvez imposer silence aux vents et persuader à la mer de s'apaiser, nous n'aurons plus à manier un câble; voyons, employez ici votre autorité. Si, au contraire, vous n'y pouvez rien, remerciez Dieu d'être encore vivant, et allez dans votre cabine vous tenir prêt à tout événement. Courage, mes enfants! Hors d'ici, vous dis-je!»
Malgré tant de moyens mis à sa disposition et cette liberté précieuse de les employer à son gré, c'est encore une rude tâche pour le chef d'orchestre que de mener à bien l'exécution d'un festival comme celui de Bade, tant le nombre des petits obstacles est grand, et tant l'influence du plus mince peut être subversive de l'ensemble dans toute entreprise de cette espèce. Le premier tourment qu'il doit subir lui vient presque toujours des chanteurs, et surtout des cantatrices, pour l'arrangement du programme. Comme cette difficulté lui est connue, il s'y prend deux mois d'avance pour la tourner: «Que chanterez-vous, Madame?—Je ne sais..... j'y réfléchirai.... je vous écrirai.» Un mois se passe, la cantatrice n'a pas réfléchi et n'a pas écrit. Quinze jours sont encore employés inutilement à solliciter auprès d'elle une décision. On part alors de Paris; on fait un programme provisoire où le titre du morceau de la diva est laissé en blanc. Arrive enfin la désignation de ce tant désiré morceau. C'est un air de Mozart. Bien. Mais la diva n'a pas la musique de cet air, il n'est plus temps d'en faire copier les parties d'orchestre, et elle ne veut ni ne doit chanter avec accompagnement de piano. Un théâtre obligeant veut bien prêter les parties d'orchestre. Tout est en ordre; on publie le programme. Ce programme arrive sous les yeux de la cantatrice, qui s'effraie aussitôt du choix qu'elle a fait. «C'est un concert immense, écrit-elle au chef d'orchestre; les diverses parties grandioses de ce riche programme vont faire paraître bien petit, bien maigre mon pauvre morceau de Mozart. Décidément je chanterai un autre air, celui de la Semiramide, Bel raggio. Vous trouverez aisément les parties d'orchestre de cet air en Allemagne, et si vous ne les trouvez pas, veuillez écrire au directeur du Théâtre-Italien de Paris; il se hâtera sans doute de vous les envoyer.» Aussitôt cette lettre reçue, on fait imprimer de nouveaux programmes, coller une bande sur l'affiche pour annoncer la scène de la Semiramide. Mais on n'a pas pu trouver les parties d'orchestre de cet air en Allemagne, et on n'a pas cru devoir prier M. le directeur du Théâtre-Italien de Paris d'envoyer au-delà du Rhin l'opéra entier de la Semiramide, dont on ne peut distraire l'air qu'il s'agit d'accompagner. La cantatrice arrive; on se rencontre à une répétition générale:
«Eh bien! nous n'avons pas la musique de la Semiramide; il vous faut chanter avec accompagnement de piano.
—Ah! mon Dieu! mais ce sera glacial.
—Sans doute.