Xilef s'était calmé au contraire, il avait repris tout d'un coup son sang-froid: «Pauvre Shetland! il est heureux, dit-il. Maintenant je crois que je n'ai plus rien à faire, et qu'il m'est permis de me reposer. Othello's occupation's gone!» Et respirant un flacon de cyanogène qui ne le quittait jamais, il tomba foudroyé.
Six mois après cette catastrophe, Euphonia encore en deuil était vouée au silence. L'orgue de la tour élevait seule au ciel d'heure en heure une lente harmonie dissonnante, comme un cri de douleur épouvantée.
Shetland était mort deux jours après Xilef, sans avoir retrouvé sa raison un seul instant; et aux funérailles des deux amis, dont la terrible fin demeura, comme tout le reste de ce drame, incompréhensible pour la ville entière, la consternation publique fut telle, que non-seulement les chants, mais même les bruits funèbres furent interdits.
Corsino roule son manuscrit, et sort.
.....Après quelques minutes de silence, les musiciens se lèvent. Le chef d'orchestre, invité par eux au banquet d'adieux qu'ils veulent me donner, les salue en passant et leur dit: «A demain!»—(Bacon.) «Savez-vous que Corsino me fait peur?—(Dimski.) Pour écrire des horreurs pareilles, il faut être atteint de la rage.—(Winter.) C'est un Italien!—(Derwinck.) C'est un Corse!—(Turuth.) C'est un bandit!—(Moi.) C'est un musicien!—(Schmidt.) Oh! il est clair que ce n'est point un homme de lettres. Quand on n'a en tête que des contes aussi prétentieusement extravagants on ferait mieux d'écrire—(Kleiner l'interrompant.) Une visite à Tom-Pouce, n'est-ce pas? Envieux!—(Schmidt.) Timbalier!—(Kleiner.) Bouffon!—(Schmidt.) Bavarois!—(Moi.) Messieurs! messieurs! pas de ces vérités-là maintenant. Nous avons le temps de nous les dire demain soir, inter pocula.—(Bacon, en s'en allant.) Décidément, avec son grec, notre hôte me fatigue. Que le diable l'emporte!...»
ÉPILOGUE
Le dîner de l'étrier.—Toast de Corsino.—Toast du chef d'orchestre.—Toast de Schmidt.—Toast de l'auteur.—Fin des vexations des frères Kleiner.
A sept heures, j'entre dans la salle choisie pour le dîner de l'étrier. J'y trouve réunis tous mes bons amis de l'orchestre de X***, y compris leur digne chef et même le joueur de grosse caisse qui ne m'a jamais regardé de très-bon œil. Mais c'est un repas de corps, et le brave homme a cru devoir mettre de côté ses antipathies personnelles pour y prendre part. D'ailleurs, puisqu'il s'agit d'un tutti, a-t-il pensé, «que serait-ce sans la grosse caisse?» L'assemblée est, comme toutes les réunions d'artistes, gaie et bruyante. Viennent les toasts.
Corsino le premier se lève son verre à la main; «A la musique, messieurs! s'écrie-t-il, son règne est arrivé! Elle protége le drame, elle habille la comédie, elle embaume la tragédie, elle loge la peinture, elle enivre la danse, elle met à la porte ce petit vagabond de vaudeville; elle mitraille les ennemis de ses progrès; elle jette par les croisées les représentants de la routine; elle triomphe en France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, en Amérique même; elle lève partout des tributs énormes; elle a des flatteurs trop peu intelligents pour la comprendre, des détracteurs qui n'apprécient pas mieux la grandeur de ses desseins, la savante audace de ses combinaisons; mais les uns et les autres la craignent et l'admirent d'instinct. Elle a des adorateurs qui lui chantent des odes, des assassins qui la manquent toujours, une garde prête à mourir pour elle et qui ne se rendra jamais. Plusieurs de ses soldats sont devenus princes, des princes se sont faits ses soldats. Devant d'ignobles caricatures qui passent pour ses portraits, à cause du nom qu'elles portent, le peuple se découvre; il se prosterne, il crie, il bat des mains, quand, aux grands jours, il la voit en personne le front resplendissant de gloire et de génie. Elle a traversé la Terreur, le Directoire et le Consulat; parvenue aujourd'hui à l'Empire, elle a formé sa cour de toutes les reines qu'elle a détrônées. Vive l'empereur!!!»