MÉHUL
Il pourra paraître singulier à beaucoup de gens que l'on s'avise, en 1852, d'écrire en France une biographie de Méhul. Comment, dira-t-on, les Français sont-ils à ce point oublieux de leurs gloires nationales, qu'il faille déjà leur rappeler quel fut l'auteur d'Euphrosine, à quelle époque il vécut, le titre de ses œuvres et le style de ses compositions! Heureusement non, nous n'oublions pas tout à fait si vite, et il y a certes très-peu de personnes, parmi celles qui s'occupaient de musique il y a trente ans, à qui nous puissions dire là-dessus quelque chose de nouveau. Mais la génération actuelle, celle qui depuis quinze ou dix-huit ans fréquente assidûment l'Opéra-Comique, qui s'est accoutumée aux allures de la muse moderne de Paris, muse dont on pourrait dire qu'elle a pour Pinde la butte Chaumont et pour Permesse la rivière de Bièvre, n'étaient les quelques œuvres aimables qu'elle a inspirées; cette génération, ignorante du monde musical comme le souriceau de La Fontaine était ignorant de l'univers, qui prend, elle aussi, des taupinières pour les Alpes, a peur des coqs et se sent pleine de sympathie pour les chats, ne sait en conséquence que fort peu de chose sur Méhul. Sans les concerts même, où l'ouverture de la Chasse du jeune Henri et le premier air de Joseph ont été quelquefois entendus et dont les affiches lui sont tombées sous les yeux, c'est à peine si elle connaîtrait de réputation ce grand maître. De Gluck et de Mozart, ce peuple-là ne sut et ne saura jamais rien; il attribuera même volontiers Don Juan à Musard qui, sur les thèmes de cet opéra, fit en effet des quadrilles. Encore peut-on affirmer que les érudits seuls sauront qu'il existe un opéra de Don Juan de Musard. Mais il faut excuser ces amateurs; ils vont à l'Opéra-Comique se délasser de temps en temps. Ils s'y délassent en écoutant des pièces plus ou moins amusantes, où le dialogue, écrit dans leur langue à eux, est entremêlé de morceaux de musique plus ou moins piquants ou plus ou moins... simples, dont ils retiennent aisément la mélodie, parce que c'est de la mélodie à eux. Si par hasard la mélodie telle quelle ne brille, dans un ouvrage, que par son absence, auquel cas il leur est impossible de la retenir, ils ont alors le plaisir de croire à une musique savante, et d'appeler ainsi celle de cet opéra; puis ils s'y accoutument, telle est leur bonne volonté; ils l'adoptent, et en parlant de l'auteur, ils ne disent plus: Un tel, tout court, comme pour les compositeurs qui leur sont agréables, mais: Monsieur un tel. Ceux-là sont des amis, celui-ci est un supérieur. Non, il ne faut ni attaquer ni railler ce public, la perle des publics, toujours content, toujours joyeux, incapable de blâmer quoi que ce soit à l'Opéra-Comique, redemandant à chaque première représentation tous les acteurs, tous les auteurs, à moins qu'ils ne soient morts (et encore...); public inoffensif et inoffensable, qui prend son plaisir où il le trouve et même où il ne le trouve pas. Ce qui me semble impardonnable, c'est l'ignorance des jeunes musiciens, ou tout au moins des jeunes gens qui cherchent à se faire admettre pour tels. Il y a de leur part une haute imprudence à ne pas s'informer un peu des choses passées de l'art; car ils doivent supposer que, parmi les gens du monde avec lesquels ils ont ou auront des relations, plusieurs sont assez bien instruits de ce qu'ils ignorent, et que ces érudits ne se feront pas faute de les humilier dans l'occasion. Il ne leur en coûterait pas beaucoup plus d'apprendre le nom des œuvres des grands maîtres (je ne vais pas jusqu'à leur demander de connaître les œuvres elles-mêmes) que de se gorger la mémoire de tant de noms honteux, de l'exercer à retenir ce qui se passe journellement dans les tripots dramatiques, et de se la salir par tant de vilenies, au milieu desquelles ils vivent et meurent parce qu'ils y sont nés. On ne verrait plus alors, comme nous le voyons, des professeurs, des lauréats couronnés et pensionnés, attribuer le Mariage de Figaro à Rossini, appeler Gluck l'auteur de Didon, croire que Piccini était un chef d'orchestre de la Porte-Saint-Martin, savoir par cœur, chanter ou faire chanter à leurs élèves tous les produits de la basse musique contemporaine, et ne pas connaître huit mesures des chefs-d'œuvre qui firent dans l'Europe entière, qui font et qui feront toujours partout la vraie gloire de l'art.
Je m'abstiens d'entrer ici dans les considérations auxquelles un semblable état de choses pourrait donner lieu; elles m'entraîneraient trop loin. Je dirai seulement, sans remonter aux causes, qu'en général l'ignorance historique de la jeune génération vivant dans la musique, ou autour d'elle, à Paris, est déplorable, qu'elle dépasse tout ce qu'on pourrait citer d'analogue, en littérature ou dans les arts du dessin, et qu'on est forcé d'en tenir compte toutes les fois qu'un nom illustre, disparu de l'horizon depuis un petit nombre d'années, vient à y reparaître. En ce cas, la critique doit se figurer qu'elle s'adresse à des lecteurs élevés en Tasmanie, à Borabora, ou dans l'île d'Ombay, et leur dire que Napoléon Bonaparte est né en Corse, île entourée d'eau de toutes parts, qu'il fut un grand capitaine, qu'il gagna une foule de batailles, parmi lesquelles il ne faut pas compter celle de Fontenoy; qu'il fut bien réellement empereur des Français et roi d'Italie, et non point marquis de Buonaparte, général des armées de Sa Majesté Louis XVIII, ainsi que l'ont affirmé quelques historiens.
En conséquence, nous allons répéter ici, à propos de Méhul, de vieilles anecdotes que tous les musiciens et tous les amateurs de musique civilisés savent fort bien, mais qui, pour des milliers de jeunes barbares, sont de véritables nouvelles nouvelles.
C'est donc à eux que je m'adresse en disant: Méhul est un célèbre compositeur français. J'ai entendu en province des amateurs forts le compter parmi les maîtres allemands, et prétendre qu'il fallait prononcer Méhoul et non Méhul, mais c'est une erreur. De récentes et consciencieuses recherches m'ont donné la certitude que Méhul est né à Givet, département des Ardennes; département français, soyez-en certains. Quant a l'époque de sa naissance, je ne puis la préciser, n'ayant point compulsé moi-même les registres de l'état civil de Givet. MM. Fétis et Choron, ses biographes, s'accordent à le faire naître en 1763, mais M. Fétis dit positivement que le jour de sa naissance fut le 24 juin, et Choron, dédaignant ce détail, n'en dit rien du tout. L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts de l'Institut, M. Quatremère de Quincy, a écrit une notice sur Méhul dans laquelle il lui donne pour père un inspecteur des fortifications de Charlemont. Il est avec la vérité des accommodements; cette assertion de M. Quatremère en fournit la preuve. Le père de Méhul fut un simple cuisinier, qui, beaucoup plus tard, quand son fils eut acquis de la célébrité, dut à son influence la place subalterne dont le titre, proclamé en séance publique à l'Institut, sonnait mieux que l'autre incontestablement, et brille et d'un léger vernis scientifique assez flatteur.
Un pauvre organiste aveugle donna au jeune Méhul les premières leçons de musique, et les progrès de l'enfant furent assez rapides pour qu'à l'âge de dix ans on lui confiât l'orgue de l'église des Récolets, à Givet.
Une circonstance heureuse ayant amené et fixé dans l'abbaye de Lavaldieu, située dans les Ardennes, non loin de Givet, un musicien allemand de mérite, dit-on, nommé Guillaume Hauser, le petit Méhul parvint à obtenir de lui qu'il l'adoptât pour élève. Il fut même admis tout à fait comme commensal de l'abbaye. Ses parents espérèrent dès lors l'y voir devenir moine: ce qui fût peut-être arrivé, sans le colonel d'un régiment en garnison à Charlemont, qui, pressentant ce que le jeune organiste devait être un jour, le décida à le suivre à Paris. Je ne sais depuis combien de temps il y était, luttant très-probablement contre une gêne voisine de la misère, quand un incident assez singulier vint le mettre en présence d'un maître bien autrement savant et d'un protecteur bien plus puissant que ceux qu'il avait eus jusque-là. Je tiens le fait d'un habitué de l'Opéra, ami intime du vieux Gardel (fameux maître des ballets de ce théâtre), lequel avait beaucoup connu le personnage principal de la scène que je vais vous raconter.
Il y avait dans ce temps-là à Paris un compositeur allemand nommé Gluck (prononcez Glouck), dont les œuvres préoccupaient l'attention publique à un point que vous ne sauriez imaginer. Croyez-moi, si vous voulez, mais le fait est qu'il était plus glorieux à lui tout seul, plus admiré et plus admirable que ne pourraient l'être aujourd'hui ensemble trois compositeurs populaires, voire même trois membres de l'Institut. Ce Gluck n'avait pourtant encore écrit pour le théâtre de l'Opéra qu'un très-petit nombre d'ouvrages; à cette époque, on ne comptait pas les partitions comme des gros sous. Il venait d'en terminer une intitulée Iphigénie en Tauride, dont vous n'avez jamais entendu parler très-probablement, mais qui excita cependant à Paris un enthousiasme plus grand que toutes les précédentes productions de ce même Gluck et pour laquelle, aujourd'hui encore, beaucoup de gens éprouvent une de ces passions féroces qui vous épouvanteraient, si vous en étiez témoins. Inutile de vous dire les raisons de cette anomalie. Or donc, Méhul s'étant glissé, je ne sais comment, à la répétition de cette Iphigénie en Tauride, fut si frappé de ce qu'il entendit, si ému, si bouleversé, qu'il voulut à toute force l'entendre encore le lendemain à la première représentation. Mais comment faire? tous les billets étaient pris! et d'ailleurs Méhul, en sa qualité de jeune compositeur, logeait le diable en sa bourse. Il imagina alors de se blottir au fond d'une loge, espérant y rester inaperçu jusqu'au lendemain soir et se trouver ainsi tout introduit à l'heure solennelle. Malheureusement un inspecteur de la salle le découvrit dans sa cachette, l'interpella vivement et voulut le mettre à la porte. Gluck se trouvait encore sur l'avant-scène, occupé à régler quelques détails du ballet des Scythes (un morceau extraordinaire que vous ne connaissez pas), car ce diable d'homme se mêlait de tout; il voulait que non-seulement les paroles, mais la mise en scène, la danse, les costumes et le reste s'accordassent complétement avec sa musique; il tourmentait tout le monde à ce sujet. On est bien revenu de ces idées-là, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, l'altercation qui avait lieu dans la loge ayant attiré son attention, Gluck s'informa de ce qui pouvait y donner lieu. Méhul alors de s'avancer tout tremblant et d'expliquer l'affaire, en disant au grand maître: Monseigneur. Ce Gluck était un bon homme au fond, quoiqu'il eût de l'esprit, du génie, une volonté de fer, et qu'il eût accompli une révolution musicale. Il fut touché de l'enthousiasme du jeune intrus, lui promit un billet pour la première représentation d'Iphigénie, l'engagea à venir chez lui le chercher, désireux qu'il était, disait-il, lui, Gluck, de faire la connaissance de Méhul. Vous devinez le reste et concevez l'influence que les conseils d'un tel homme durent exercer sur le talent de son protégé; car ce Gluck, je vous le répète, fut réellement un compositeur d'un grand mérite, et chevalier qui plus est, et très-riche, ce qui doit pour vous, prouver surabondamment sa valeur.
On ne passerait guère aujourd'hui plus de deux heures dans une loge, sans boire ni manger, pour entendre un chef-d'œuvre. C'est, sans doute, qu'autrefois les chefs-d'œuvre étaient rares, ou qu'il y a peu de Méhul maintenant. Quant au monseigneur, il est tout à fait tombé en désuétude. En parlant à un compositeur illustre, on dit plutôt mon vieux. Il est vrai que seigneur vient de senior, comparatif du mot latin senex (vieux); de là les expressions mon aîné, mon ancien, mon senior, mon vieux. Le respect est tout aussi profond, il est seulement exprimé d'autre sorte.
Ce fut sous la direction de Gluck que Méhul écrivit alors, sans avoir l'intention de les faire jamais représenter, et comme études seulement, trois opéras: Psyché, Anacréon et Lausus et Lydie. Aujourd'hui, quand on a écrit trois romances, avec l'intention de les publier, on commence à se croire des droits incontestables à l'attention des directeurs des théâtres lyriques.