Hier, je suis allé au ministère d'État; l'huissier du ministre m'a introduit sans lettre d'audience, en voyant sur ma carte: Membre de l'Institut. Et, si je n'eusse pas exhibé ce beau titre, on m'eût éconduit comme un paltoquet. J'avais à parler au ministre au sujet des Troyens et de l'hostilité de parti pris du directeur de l'Opéra contre cet ouvrage, dont il ne connaît pas une ligne ni une note. Son Excellence m'a dit une foule de demi-choses et de demi-mots:

—Certainement... votre grande réputation... vous donne des droits... et justifie bien les prétentions... Mais un grand opéra en cinq actes... c'est une terrible responsabilité pour un directeur!... Je verrai... J'avais déjà entendu parler de votre ouvrage...

—Mais, monsieur le ministre, il ne s'agit pas de monter les Troyens cette année, ni l'année prochaine: le théâtre de l'Opéra est hors d'état de mener à bien une telle entreprise; vous n'avez pas les sujets nécessaires, l'Opéra actuel est incapable d'un pareil effort...

—Pourtant, en général, il faut écrire pour les moyens que l'on a... Enfin, je réfléchirai à ce qu'on pourra faire...

Et l'empereur s'y intéresse! il me l'a dit, et j'ai eu la preuve, ces jours-ci, qu'il m'avait dit vrai. Et le président du conseil d'État et le comte de Morny, tous les deux de la commission de l'Opéra, ont lu et entendu lire mon poème et le trouvent beau, et ils ont parlé en ma faveur à la dernière assemblée!... Et parce que l'Opéra est dirigé par un demi-homme de lettres qui ne croit pas à l'expression musicale et trouve que les paroles de la Marseillaise vont aussi bien sur l'air de la Grâce de Dieu que sur celui de Rouget de Lisle, je serai tenu en échec, pendant sept ou huit ans peut-être!...

L'empereur aime trop peu la musique pour intervenir directement et énergiquement. Il me faudra subir l'ostracisme que cet insolent théâtre infligea de tout temps à certains maîtres, sans savoir pourquoi. Tels furent Mozart, Haydn, Mendelssohn, Weber, Beethoven, etc., qui tous eussent voulu écrire pour l'Opéra de Paris et n'ont jamais pu être admis à cet honneur.

Cher ami, pardon de laisser voir ma colère... Ne vous inquiétez pas des moyens à prendre pour la copie du poème des Troyens; je trouverai cela un jour ou l'autre. En attendant, je vous envoie la grande partition de l'Enfance du Christ; vous aimerez mieux lire cela sans doute que de vous faire écorcher sur le piano la petite partition; et vos souvenirs s'éveilleront ainsi plus aisément.

Je vous laisse. On vient m'interrompre. Au reste, cela vaut mieux. Je sortirai, et mon tremblement nerveux se dissipera.

Adieu, adieu; à vous et aux vôtres.

LXXXIII