J'allais vous écrire, quand votre lettre est arrivée. Ce qui a donné du prix à cette croix d'officier, c'est la lettre charmante par laquelle, contrairement à l'usage, le maréchal Vaillant me l'a annoncée. Deux jours après, il y a eu un grand dîner au ministère, où tout ce monde officiel, et le ministre surtout, m'ont fait mille prévenances. Ils avaient l'air de me dire: «Excusez-nous de vous avoir oublié.» Il y a, en effet, vingt-neuf ans que je fus nommé chevalier. Aussi Mérimée, en me serrant la main, m'a-t-il dit: «Voilà la preuve que je n'ai jamais été ministre.»

Les félicitations me pleuvent, parce qu'on sait bien que je n'ai jamais rien demandé en ce genre. Mais c'est un miracle qu'on ait songé à un sauvage qui ne demandait rien.

Je suis toujours malade, au moins de deux jours l'un. Pourtant il me semble souffrir moins depuis quelques jours. Oui, on m'a parlé dernièrement de reprendre les Troyens; mais cela est fort loin de me sourire, et je me suis hâté d'en prévenir madame Charton-Demeurs, afin qu'elle n'accepte pas les offres qu'on va lui faire. Ce Théâtre-Lyrique est impossible, et son directeur, qui se pose toujours en collaborateur, plus impossible encore.

Vous ne me dites pas comment vous traitez votre névrose. Souffrez-vous raisonnablement ou déraisonnablement? avez-vous du luxe dans vos douleurs, ou seulement le nécessaire? Pauvre ami, nous pouvons bien dire tous les deux en parlant l'un de l'autre:

Misero succurrere disco.

Louis va repartir dans quelques heures; je retomberai dans mon isolement complet. J'ai un mal de tête fou. Rappelez-moi au souvenir de madame Ferrand et à celui de votre frère. Adieu, très cher ami; je vous embrasse de tout mon cœur.

P.-S.—Un coup, très facile à prévoir, de la Providence: Scudo, mon ennemi enragé de la Revue des Deux Mondes, est devenu fou.

CXVI

Paris, 28 octobre 1864.

Mon cher Humbert,