LI
Paris, 1er août 1833.
Cher, bon et fidèle ami,
Je réponds immédiatement à votre lettre. Je connais effectivement beaucoup Jules et non pas Louis Bénédict, élève de Weber. Il est vraisemblablement encore à Naples, où il s'est fixé. Je ne lui ai jamais fait de propositions pour les Francs Juges; je ne lui ai jamais dit que vous en fussiez l'auteur; il ignore complètement qu'il y ait un morceau intitulé Mélodie pastorale. Je suis à Paris, sans aucune intention de partir pour Francfort. Tâchez de confondre cet impudent voleur. L'ouverture est gravée depuis peu; je vous en enverrai un exemplaire, mais ce ne sont que les parties séparées. Il vous sera facile de la faire mettre en partition. Je suis occupé à terminer la scène des Bohémiens; j'ai un projet sur notre ouvrage réduit en un acte; je le ferai traduire en italien, peut-être tout entier en trois actes, et essayer cet hiver, si Severini veut tenter l'aventure. Je vais monter une grande affaire de concerts pour cet hiver. Si je pouvais avoir l'esprit entièrement libre, tout irait bien; je défierais la meute de l'Opéra et celle du Conservatoire, qui sont aujourd'hui plus acharnées que jamais à cause de mes articles de l'Europe littéraire sur l'illustre vieillard (Chérubini), et surtout parce que je me suis permis, à la première représentation d'Ali-Baba, d'offrir dix francs pour une idée au premier acte, vingt francs au second, trente francs au troisième, quarante francs au quatrième, en ajoutant:
—Mes moyens ne me permettent pas de pousser plus haut; je renonce.
Cette charge a été sue de tout le monde, même de Véron et de Chérubini, qui m'aiment, comme vous pouvez penser.
Je suis toujours dans la même vie déchirée et bouleversée; je verrai peut-être Henriette ce soir pour la dernière fois; elle est si malheureuse, que le cœur m'en saigne: et son caractère irrésolu et timide l'empêche de savoir prendre la moindre détermination. Il faut pourtant que cela finisse; je ne puis vivre ainsi. Toute cette histoire est triste et baignée de larmes; mais j'espère qu'il n'y aura que des larmes. J'ai fait tout ce que le cœur le plus dévoué pouvait faire; si elle n'est pas plus heureuse et dans une situation fixée, c'est sa faute.
Adieu, mon ami; ne doutez jamais de mon amitié, vous vous tromperiez horriblement.
C'est effectivement votre Chœur héroïque qu'il a été question d'exécuter aux Tuileries; mais il ne l'a pas été, les bougies ayant manqué; les musiciens n'y voyaient plus quand est venu le tour de mon morceau, et on a fini le concert en rechantant la Marseillaise et l'ignoble Parisienne, qu'on pouvait exécuter sans voir.
La première répétition de cet immense orchestre a été faite dans un endroit fermé, les ateliers de peinture de Cicéri aux Menus-Plaisirs, et l'effet du Monde entier a été immense, quoique la moitié des chanteurs non musiciens ne sussent lire ni chanter. J'ai été un instant obligé de sortir, tellement la poitrine me vibrait. Au chœur de Guillaume Tell (Si parmi nous il est des traîtres), j'ai failli me trouver mal. En plein air... rien... aucun effet. La musique n'est décidément pas faite pour la rue, en aucune façon.