Je vais m'informer de ce que coûterait la copie de la Fantaisie dramatique sur la Tempête. J'aime mieux que vous ayez cela que des fragments de la Symphonie, car c'est un œuvre complet. En outre, Liszt vient de réduire pour le piano seul la Symphonie entière. On va la graver, et cela suffira pour vous en rafraîchir la mémoire.

Adieu. Écrivez-moi souvent. Il me sera si doux de vous répondre et de vous parler du ciel que j'habite; il n'y manque que vous. Oh! si... mais plus tard. S'il y a quelque chose sur la terre de beau et de sublime, c'est l'amour et l'amitié comme nous les comprenons.

J'ai toujours sur ma table les Francs Juges, et je n'ai pas besoin de vous dire le serrement de cœur que j'éprouve à voir vos vers si cadencés, si musicaux, rester enfouis et inutiles. J'ai écrit la scène des Bohémiens, en y mêlant le chœur qui commence le second acte: L'ombre descend. Cela fait un chœur immense et d'un rythme curieux. Je suis à peu près sûr de l'effet. Je le ferai entendre à mon prochain concert.

Adieu, AMI!

Je n'ai pas besoin de voir Henriette pour vous répondre, de sa part, qu'elle est sensible autant qu'on peut l'être à ce que vous m'avez écrit pour elle et pour moi.

Adieu; farewell dearest Horatio, remember me, I'll not forget thee.

LVI

Mercredi, 19 mars 1834.

Ce n'est pas par paresse, mon ami, que je ne vous écris plus depuis que votre dernière lettre s'est croisée en route avec la mienne; un excès de travail, au contraire, en a été la cause. Avant-hier encore, j'ai écrit pendant treize heures sans quitter la plume. Je suis à terminer la Symphonie, avec alto principal, que m'a demandée Paganini. Je comptais ne la faire qu'en deux parties; mais il m'en est venu une troisième, puis une quatrième; j'espère pourtant que je m'en tiendrai là. J'ai encore pour un bon mois de travail continu. Je reçois chaque jour le Réparateur, de M. le vicomte A. de Gouves. Vous me demandez de vous donner le moyen de tenir votre pari; mais je ne vous donnerai guère d'autres nouvelles musicales que celles que vous pouvez trouver dans un feuilleton du Rénovateur tous les dimanches. Écrivez quelque chose sur la mise en scène à l'Opéra de Don Juan; mais dites, ce que ma position ne m'a pas permis d'avouer, que tous les artistes sans exception, et Nourrit surtout, sont à mille lieues au-dessous de leurs rôles; Levasseur trop lourd et trop sérieux, mademoiselle Falcon trop froide, madame Damoreau froide et nulle comme actrice et insupportable par ses sottes broderies; en général, excepté les chœurs, qui sont inimitablement beaux, tout manque de chaleur et de mouvement. Le duo final entre don Juan et la statue du Commandeur est seul d'une exécution admirable. Dérivis fils est très bien dans le rôle du Commandeur. Touchez sur les ballets; ajoutez qu'ils sont d'une musique infâme (composés par Castil Blaze père!); vous ne pouvez en nommer l'auteur, son nom étant resté à peu près secret.

Dites quelque chose sur l'absurdité de la direction, qui s'amuse à dépenser son argent à remonter des ouvrages connus de tout le monde et ne sait pas nous donner un ouvrage nouveau digne d'intéresser les amis de l'art. La reprise de la Vestale par mademoiselle Falcon va avoir lieu dans quinze jours. Cela fera un autre effet que Don Juan, parce que c'est véritablement un grand opéra, écrit et instrumenté en conséquence, et, en outre, parce que c'est la Vestale.