Je vous écris un peu au hasard, ne sachant si vous êtes à Belley, à Lyon, en Sardaigne ou en Europe. Mais j'espère que ma lettre vous trouvera.
A mon retour de Londres, au mois d'août, je suis allé à Bade, où j'étais engagé par M. Bénazet, le directeur des jeux. J'y ai organisé et dirigé un beau festival où l'on a entendu deux actes de Faust, etc. De là, je suis allé à Francfort, où j'ai donné deux autres concerts au théâtre, avec Faust toujours.
Il n'y avait pas la foule immense de Bade; mais on m'a fêté d'une façon tout à fait inusitée dans les villes libres, c'est-à-dire dans les villes esclaves des idées mercantiles, des affaires, comme l'est Francfort. De là, je suis revenu à Paris. A peine réinstallé, une double proposition m'est arrivée de Brunswick et de Hanovre, et je suis reparti. Vous dire tous les délires du public et des artistes de Brunswick après l'audition de Faust serait trop long:
Bâton d'or et argent offert par l'orchestre; souper de cent couverts où assistaient toutes les capacités (jugez de ce qu'on a mangé) de la ville, les ministres du duc, les musiciens de la chapelle; institution de bienfaisance fondée sous mon nom (sub invocatione sancti, etc.); ovation décernée par le peuple un dimanche qu'on exécutait le Carnaval romain dans un jardin-concert... Dames qui me baisaient la main en sortant du théâtre, en pleine rue; couronnes anonymes envoyées chez moi, le soir, etc., etc.
Ici, autre histoire. En arrivant à ma première répétition, l'orchestre m'accueille par des fanfares de trompettes, des applaudissements, et je trouve mes partitions couvertes de lauriers comme de respectables jambons. A la dernière répétition, le roi et la reine viennent à neuf heures du matin et restent jusqu'à la fin de nos exercices, c'est-à-dire jusqu'à une heure après-midi. Au concert, grandissimes hourras et bis, etc. Le lendemain, le roi m'envoie chercher et me demande un second concert, qui aura lieu après-demain.
—Je ne croyais pas, me dit-il, qu'on pût encore trouver du nouveau beau en musique, vous m'avez détrompé. Et comme vous dirigez! je ne vous vois pas (le roi est aveugle), mais je le sens.
Et, comme je me récriais sur mon bonheur d'avoir un pareil auditeur musicien:
—Oui, a-t-il ajouté, je dois beaucoup à la Providence, qui m'a accordé le sentiment de la musique en compensation de ce que j'ai perdu!
Ces simples mots, cette allusion au double malheur dont ce jeune roi a été la victime il y a quinze ans, m'ont vivement touché.
J'ai bien pensé à vous, il y a trois semaines, dans un voyage pédestre que j'ai fait dans les montagnes du Hartz (lieu de la scène du sabbat de Faust). Je ne vis jamais rien de si beau; quelles forêts! quels torrents! quels rochers! Ce sont les ruines d'un monde... Je vous cherchais, vous me manquiez sur ces cimes poétiques. J'avoue que l'émotion m'étranglait.