Duprez, madame Stolz et Chollet furent les seuls qui s'y refusèrent; mais leur absence fut remarquée le jour du concert et hautement blâmée par la presse le lendemain. Presque tous les membres des concerts du Conservatoire crurent également devoir s'abstenir, et bouder encore une fois avec leur vieux général. Habeneck, tout naturellement, voyait du plus mauvais œil cette grande solennité qu'il ne dirigeait pas...
Pour ne pas être forcé d'élever les frais jusqu'à une somme exorbitante, je ne demandai aux artistes que deux répétitions, dont l'une devait être partielle et l'autre générale. Je fis ainsi répéter d'abord successivement, dans la salle de Herz que nous avions louée pour cela:
- Les violons,
- Les altos et violoncelles,
- Les contre-basses,
- Les instruments à vent en bois,
- Les instruments à vent en cuivre,
- Les harpes,
- Les instruments à percussion,
- Les femmes et les enfants du chœur,
- Les hommes du chœur.
Ces neuf répétitions auxquelles chaque individu ne prit part qu'une fois, produisirent des résultats merveilleux, et qu'on n'eût certainement pas obtenus avec cinq répétitions d'ensemble. Celle des trente-six contre-basses, surtout, fut curieuse. Quand nous en vînmes au trait du scherzo de la symphonie en ut mineur de Beethoven, qui figurait dans le programme, il nous sembla entendre les grognements d'une cinquantaine de porcs effarouchés: telle était l'incohérence et le défaut de justesse de l'exécution de ce passage. Peu à peu cependant elle devint meilleure, l'ensemble s'établit et la phrase apparut nettement dans toute sa sauvage rudesse.
«D'abord on s'y prit mal, puis un peu mieux, puis bien,
Puis enfin il n'y manqua rien.»
Nous l'avions recommencée dix-huit ou vingt fois, ce qu'on n'eût pas pu faire si l'orchestre entier eût été présent. Voilà l'avantage des répétitions partielles. On passe alors rapidement sur les portions du programme qui, pour le fragment du chœur ou de l'orchestre dont on s'occupe, ne présentent aucune difficulté et l'on donne au contraire tout le temps et toute l'attention nécessaires à l'étude des passages embarrassants et malaisés. Il en résulte seulement une fatigue excessive pour le chef d'orchestre. Mais, je crois l'avoir dit, en pareil cas je trouve des forces exceptionnelles, et ma vigueur défie celle d'un cheval de labour.
J'avais, on le pense bien, composé mon programme de manière qu'il ne contînt que des morceaux d'un style très-large ou déjà connus des exécutants. C'étaient:
- L'ouverture de la Vestale (Spontini),
- La prière de la Muette (Auber),
- Le scherzo et le finale de la Symphonie en ut mineur (Beethoven),
- La prière de Moïse (Rossini),
- L'Hymne à la France, que j'avais composé exprès pour la circonstance,
- L'ouverture du Freyschütz (Weber),
- L'hymne à Bacchus d'Antigone (Mendelssohn),
- La marche au supplice de ma Symphonie fantastique,
- Le chant des Industriels, écrit pour cette fête par M. Adolphe Dumas et mis en musique par M. Méraux.
- Un chœur de Charles VI (Halévy),
- Le chœur de la bénédiction des poignards, des Huguenots (Meyerbeer),
- La scène du jardin des plaisirs d'Armide (Gluck),
- L'apothéose de ma Symphonie funèbre et triomphale.
Nous devions faire la répétition générale dans le bâtiment de l'Exposition, dont j'avais choisi pour le concert, le grand carré central nommé salle des machines. La veille même de cette importante épreuve, pendant que les charpentiers travaillaient à la construction de mon estrade, la salle n'était pas encore libre. Un grand nombre de machines en fer encombraient l'emplacement destiné au public. On n'avait pas même pris les mesures nécessaires à l'enlèvement de ce monstrueux attirail.
Je n'essayerai pas de décrire mon anxiété à cet aspect.