| Sauvez-moi de l'amour, |
| Rien n'est si redoutable! |
Au premier hémistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle dissonance de septième majeure, cri féminin où se décèlent la terreur et ses plus vives angoisses. Mais au vers suivant:
Contre un ennemi trop aimable,
comme ces deux mêmes voix, s'unissant en tierces, gémissent tendrement! quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi regretté sera le plus fort! En effet, à peine la Haine, accourue avec son affreux cortége, a-t-elle commence son œuvre, qu'Armide l'interrompt et refuse son secours. De là le chœur:
| Suis l'amour, puisque tu le veux, |
| Infortunée Armide, |
| Suis l'amour qui te guide |
| Dans un abîme affreux! |
Dans le poème de Quinault, l'acte finissait là: Armide sortait avec le chœur sans rien dire. Ce dénoûement paraissant vulgaire et peu naturel à Glück, il voulut que la magicienne, demeurée seule un instant, sortît ensuite en rêvant à ce qu'elle vient d'entendre; et un jour, après une répétition, il improvisa, paroles et musique, à l'Opéra, cette scène dont voici les vers:
| O ciel! quelle horrible menace! |
| Je frémis! tout mon sang se glace! |
| Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi, |
| Et prends pitié d'un cœur qui s'abandonne à toi! |
La musique en est belle de mélodie, d'harmonie, de vague inquiétude, de tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale peut avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux premiers vers, sous une sorte de tremolo intermittent des seconds violons, les basses déroulent une longue phrase chromatique qui gronde et menace jusqu'au premier mot du troisième vers: «Amour,» où la plus suave mélodie, s'épanouissant lente et rêveuse, dissipe, par sa tendre clarté, la demi-obscurité des mesures précédentes. Puis tout s'éteint..... Armide s'éloigne les yeux baissés, pendant que les seconds violons, abandonnés du reste de l'orchestre, murmurent encore leur tremolo isolé. Immense, immense, est le génie créateur d'une pareille scène!!!...
Parbleu! je suis vraiment naïf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beautés de la partition de Glück? Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme nous faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du Conservatoire, et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument.
Je ferai deux observations sur l'exécution à Berlin de ce morceau sublime: l'une est de blâme, elle porte sur la mise en scène; l'autre est élogieuse, elle a trait à une petite innovation introduite dans l'orchestre de Glück par Meyerbeer.