—«Eh bien! mon vieux, lui dit le demi-dieu d'une voix dolente, tu vas donc nous quitter? Mais quel triomphe t'attend ce soir! C'est une belle soirée!»

—«Oui, pour toi,» répond le chef d'emploi d'un air sombre. Et lui tournant le dos:

—«Delphine, dit-il à une jolie petite danseuse, à qui il permettait de l'adorer, donne-moi donc ma bonbonnière?

—Oh! ma bonbonnière est vide, répond la folâtre en pirouettant; j'ai donné tout à Victor.

Et cependant il faut étouffer son chagrin, son désespoir, sa rage: il faut sourire, il faut chanter. Le virtuose paraît en scène; il joue pour la dernière fois ce drame dont il fit le succès, ce rôle qu'il a créé; il jette un dernier coup-d'œil sur ces décors qui réfléchirent sa gloire, qui retentirent tant de fois de ses accents de tendresse, de ses élans de passion, sur ce lac aux bords duquel il attendit Mathilde, sur ce Grutly, d'où il cria: Liberté! sur ce pâle soleil, que depuis tant d'années, il voyait se lever à neuf heures du soir. Et il voudrait pleurer, pleurer à sanglots; mais la réplique est donnée, il ne faut pas que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d'autre émotion que celle du rôle; le public est là; des milliers de mains sont disposées à t'applaudir, mon pauvre dieu, et si elles restaient immobiles, oh! alors, tu reconnaîtrais que les douleurs intimes que tu viens de sentir et d'étouffer ne sont rien auprès de l'affreux déchirement causé par la froideur du public en pareille circonstance; le public, autrefois ton esclave, aujourd'hui ton maître, ton empereur! Allons, incline-toi, il t'applaudit. Te moriturum salutat!

Et il chante, et par un effort surhumain, retrouvant sa voix et sa verve juvéniles, il excite des transports jusqu'alors inconnus. On couvre la scène de fleurs comme une tombe à demi fermée. Palpitant de mille sensations contraires, il se retire à pas lents. On veut le voir encore, on l'appelle à grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle pour lui, dans cette dernière clameur de l'enthousiasme! et qu'on doit bien lui pardonner s'il en prolonge un peu la durée! C'est sa dernière joie, c'est sa gloire, son amour, son génie, sa vie, qui frémissent en s'éteignant à la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, météore brillant, au terme de ta course, viens entendre l'expression suprême de nos affections admiratives et de notre reconnaissance, pour les jouissances que nous t'avons dues si longtemps; viens et savoure-les, et sois heureux et fier; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous l'aurons oubliée demain. Il s'avance haletant, le cœur gonflé de larmes; une vaste acclamation éclate à son aspect; le peuple bat des mains, l'appelle des noms les plus beaux et les plus chers; César le couronne. Mais la toile s'abaisse enfin, comme le froid et le lourd couteau des supplices; un abîme sépare le triomphateur de son char de triomphe, abîme infranchissable et creusé par le temps. Tout est consommé! Le Dieu n'est plus!

Nuit profonde.
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Nuit éternelle.
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FIN.

TABLE DES MATIÈRES
DU SECOND VOLUME.
Voyage musical en Italie.
[I.]Concours de composition musicale à l'Institut[3]
[II.]Le concierge de l'Institut[15]
[III.]Distribution des prix de l'Institut[31]
[IV.]Le départ[45]
[V.]L'arrivée[59]
[VI.]Episode bouffon[67]
[VII.]Retour à Rome[85]
[VIII.]La vie de l'Académie[99]
[IX.]Vincenza[117]
[X.]Vagabondages[127]
[XI.]Subiaco[137]
[XII.]Encore Rome[151]
[XIII.]Naples[177]
[XIV.]Retour en France[209]
Le Premier opéra (nouvelle). Alfonso Della Viola à
Benvenuto Cellini
[229]
Benvenuto à Alfonso[239]
Benvenuto à Alfonso[251]
Alfonso à Benvenuto[255]
Conclusion[257]
Du Système de Gluck en musique dramatique[262]
Les deux Alceste de Gluck[279]
Le Suicide par enthousiasme[309]
Astronomie musicale.
Révolution d'un ténor autour du public. Avant l'Aurore[341]
Lever héliaque[345]
Le ténor au zénith[353]
Le soleil se couche[361]
FIN DE LA TABLE DE TOME DEUXIEME.