Ce tableau grandiose, dont Madame Hébert faisait ses délices habituelles, ne l'enlevait pas à la fascination que le Bout de l'Ile paraissait avoir pour elle, cet après-midi là. Immobile à la fenêtre, on l'eût crue pétrifiée, sans le rayonnement du regard fixe. Le "Laurentic" allait poindre.
La mère attendait son fils. Enfin, il revenait, vivant, plus beau, sans doute. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait entendu la voix caressante, étreint la forme chérie. Que n'avait-elle des ailes pour aller jusqu'à lui!
La clarté du jour la nimbait d'une auréole. Elle était belle de cette beauté sereine qui donne à certaines femmes un charme d'exception. La blancheur de lys de sa chevelure rendait saisissants l'éclat du teint, le modelé classique des traits. Il émanait de sa personne tant de bonté qu'elle devait n'avoir jamais fait souffrir. Assez grande, elle portait noblement la tête à la façon d'autrefois. Les professionnels de la séduction n'avaient jamais essayé leurs manoeuvres louches autour d'elle: ils devinaient qu'elle les aurait cloués sur place.
—Ce paquebot retarde… Il me vole des minutes…, dit-elle, impatiente, à la jeune fille qu'aurait pu loger, trois fois au moins, le fauteuil où elle s'était blottie.
—Mais! chère mère, il est encore en temps… Le cadran ne marque pas une heure…Vous vous faites trop de mal…
—On dirait que tu es un peu indifférente au retour de ton frère… fit la mère, avec un peu d'amertume.
—Oh! ma mère! que vous me faites de la peine! s'écria Jeanne qui, d'un bond, fut près d'elle. Si Jules n'était jamais revenu, j'en serais morte… S'il avait différé son retour, si ce vaisseau ne nous le redonnait pas, je crois que je deviendrais folle… Dans ce fauteuil, je l'étranglais déjà de mes bras… Ce n'est pas toi, si bonne, qui parlais!…
—Tu as raison, ma chérie, ce n'était pas moi… Mes nerfs seuls ont parlé… Mon coeur ne le voulait pas… Mon coeur te demande pardon. Tu sais bien que je t'adore, que, sans toi, je n'aurais pas supporté l'absence… Allons, c'est fini, ta peine…
Et, de sa main parfaite, la mère essuyait les larmes sur les joues roses de Jeanne. Oh! qu'elle était jolie, la soeur de Jules! C'était le soleil autour d'elle… Le ciel le plus morose se déridait, quand elle souriait. Au coin des lèvres si fines, deux fossettes adorables, à la moindre joie se creusaient et charmaient. Puis, les ailes frémissantes du nez mignon vous attiraient, les yeux pétillants de franchise pure éblouissaient, les cheveux d'or vous donnaient l'envie folle de les lui ravir. A peine plus haute que les fées de la légende, elle faisait songer aux frêles princesses des contes. On pensait, d'abord, que le bonheur sans ombres l'avait choisie pour nid, mais elle avait une âme de sensitive et des pleurs pour le moindre chagrin. Les oiseaux prisonniers dans les cages, les insectes qui venaient de mourir sous le talon des passants, le pauvre aveugle debout tout le jour à la Porte Saint-Jean, bien des choses lui mettaient le coeur en deuil. La griserie d'être joyeuse la reprenait vite, et l'enfant de dix-huit ans continuait sa mission de lumière à répandre.
Bien des fois, le sourire de Jeanne avait endormi les ennuis du père, dispersé les tristesses de la mère et reposé le cerveau las de Jules. Elle avait, pour le grand frère, une admiration presque religieuse, une tendresse presqu'idolâtre. Quand il partit pour le long voyage, elle pleura tout le jour et toute la nuit. Elle fut moins rieuse qu'à l'ordinaire, cette année-là. Ce n'est que depuis une semaine que le lutin de jadis était vraiment revenu à la vie. Sa peine de tout-à-l'heure avait bientôt fondu sous les caresses de la mère.