La charge violente qui lui martelait les oreilles n'était que semblable à celles dont sa mémoire gardait l'empreinte. Et cependant, les paroles qui lui étaient habituelles ne lui venaient pas.

Quelque chose le dominait, refoulait l'indignation coutumière. Il voulut réagir, faire aux siens l'aveu qu'il avait été coupable d'une trahison, que, connaissant l'athéisme militant du père, il était devenu l'ami de la fille, l'ami de toute une semaine. Jeanne seule avait aperçu la honte qui envahissait le front de Jules, le trouble qui lui travaillait les traits. Il comprenait qu'il devait aux êtres chers la franchise absolue, que tromper la confiance touchante de son père était indigne. Mais le visage de Marguerite se précisait dans son imagination, impérieux, saisissant, irrésistible. S'il déclarait tout, il savait qu'Augustin Hébert lui pardonnerait son imprudence, mais qu'il lui défendrait de retourner à cette fille de sectaire. Il sentit qu'il les voulait, ces quelques jours d'elle qu'il lui avait promis, ces quelques accents que sa voix harmonieuse aurait encore pour lui, ces quelques divins regards qu'elle attacherait sur lui. En serait-il plus criminel pour quelques sourires d'elle encore? Bien qu'il la crût lâche, une pensée l'accapara, le maîtrisa. Il tairait ce qu'il connaissait. Il ne mentirait pas, mais détournerait le coup. Il dirait tout, quand Marguerite ne serait plus là.

Et répondant avec le calme que faisait descendre en lui la force du souvenir magnétique, il entraîna, par une manoeuvre habile, son père loin du léger soupçon que celui-ci regrettait déjà d'avoir laissé entrevoir.

—Dans mes conversations avec Monsieur et Madame Delorme, fit-il, il ne fut jamais question de cela, mon père… Mes causeries avec la jeune fille s'alimentèrent des menus incidents du bord, du récit de nos voyages, et surtout, de son vif intérêt pour les destinées de notre race… Oh oui, elle comprenait que nous étions différents d'eux. C'est en France que je l'ai pleinement réalisé moi-même; nous ne sommes plus Français!…

—Que veux-tu dire? interrompit le père qui se prenait au piège qu'on lui tendait. Il y a des Français de nom, qui sont la honte de leur pays, mais il y a, Dieu merci, la majorité d'eux, chrétienne, fidèle aux ancêtres, gardienne des traditions, semblable à nous… Nous avons, avec elle, la même essence, la même langue, le même génie latin, les mêmes classiques, les mêmes caractères ethniques, les mêmes souvenirs d'antan, la même mentalité…

—Je suis fier d'avoir tout cela dans les veines, mon père, mais il y a quelque chose, dans notre mentalité, qui fait que nous ne sommes plus eux et qu'ils ne sont plus nous!… Le plus semblable à nous, le plus fraternel n'est pas nous!… Il y a, entre eux et nous, une différence tranchée, vitale… Elle est née, cette différence, le jour où les assiégés de 1759, se lassant d'attendre la voile du salut, remirent à leurs vieux fusils et à leurs bataillons décimés le sort de leur liberté qu'ils n'avaient plus qu'à défendre seuls. Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur… Elle a grandi, le jour où un roi sans coeur et, une marquise sans âme signèrent, avec un sourire, le traité qui nous lâchait… Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le nôtre… Elle a grandi encore, le jour où tant de Français, plutôt que d'avoir à lutter pour leurs droits, désertèrent le sol canadien… Gela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur… Elle s'est affermie par l'effort qu'il fallut pour accepter noblement la conquête… Cela n'est pas dans leur sang, c'est dans le nôtre… Elle s'est fortifiée, alors que nos aïeux, n'ayant pour arme que la liberté britannique, sauvèrent nos traditions… Cela est dans notre sang, ce n'est pas dans le leur… Elle éclate, cette différence, dans l'orgueil avec lequel nous opposons les beautés de notre pays à celles du leur, quand nous répondons par les Laurentides aux Cévennes, par les Montagnes Rocheuses aux Alpes, par le Saint-Laurent à toutes leurs rivières ensemble, par les Grands lacs aux étangs de Versailles, par nos forêts à leurs parcs, par les plaines de l'Ouest à celles de la Normandie, par les côtes de la Colombie Anglaise à celles de la Bretagne, par la Baie des Chaleurs à la Côte d'Azur, par la Beauce à la Provence… Cet orgueil n'est pas dans leur sang, il est dans le nôtre… Nous sommes des Français, mais autonomes, avec une âme spéciale, se greffant sans doute sur l'âme française, mais différente d'elle par tout ce qui fait notre essence propre, par des traditions nôtres, des combats nôtres, des victoires nôtres, des espérances nôtres, par l'ardent amour du Canada et de la liberté britannique!…

—Elle te tient donc encore, ta chimère de l'âme canadienne! reprit le père. Plus j'y songe, moins je la trouve possible… Les Anglais nous méprisent, tu le sais bien, nous traitent en race inférieure, ne voient en nous que les fils des vaincus… Souviens-toi de ces Anglaises qui nous appellent, dans leur suprême dédain, la race des "porteurs d'eau"!…

C'est un outrage qui se retourne contre elles, mon père… Elles ont raison: nous sommes les descendants des "porteurs d'eau", de ceux qui eurent à "porter" les sanglots de la défaite, les descendants dea femmes qui "portèrent" les pleurs qu'elles répandirent sur la tombe des fils et des époux dévorés par les Plaines d'Abraham!… C'est notre droit de relever l'insulte… Oui, nous sommes des "porteurs d'eau", mais nous n'avons pas à rougir… C'est parce qu'ils avaient du coeur que nos aïeux furent humiliés de la conquête, qu'elles avaient des entrailles que les femmes gémirent sur la mort des héros… Tous les Anglais de coeur, et, ils le sont presque tous, le savent, bien!… A la place des nôtres, auraient-ils, auraient-elles fait autrement? Seraient-ils, seraient-elles: Autre chose qu'une race de "porteurs d'eau"?…

—Les Anglais ont du coeur, mon fils, et j'en suis convaincu… Mais il est un problème que je ne puis résoudre… Ils apprennent nôtre histoire… La légitimité de notre cause devrait nous gagner leurs sens de la justice, la vaillance des nôtres émouvoir leur respect du courage malheureux… Eh bien! non, je te le répète, ils nous dédaignent, parfois même ils nous haïssent… Ils admirent les Japonais, alors qu'ils nous refusent Carillon et Montmorency!… Je sais qu'il s'agit, pour eux, de défaites!… Cela n'est pas une raison: est-il un Canadien-Français qui nie sa gloire au grand Wolfe?…

—Ils l'apprennent, notre histoire… reprit Jules. Mais vous savez ce que c'est, au collège, apprendre l'histoire… C'est la corvée des dates à retenir, le poids des faits à traîner dans le cerveau!… Ils n'essayent pas de s'assimiler l'âme canadienne-française, ne pénètrent-pas l'essence réelle de nos revendications… N'en est-il pas de même de nous, mon père? Nous apprenons l'histoire, nous nous indignons contre eux… C'est notre devoir, oublier serait lâche… Mais nous n'allons pas au-delà, nous ne fouillons pas assez les causes du ressentiment contre nous… Autrefois, l'assimilation du conquis par le vainqueur était fatale, la logique des choses… La résistance du vaincu fut, pour eux, quelque chose d'anormal, d'offensif, de menaçant, leur inspira des défiances presque nécessaires… Entre nous, les rancunes s'amoncelèrent… Oui, autrefois, le vainqueur absorbait le vaincu, ou c'était la haine éternelle!… Mais alors, la liberté britannique n'existait pas, ou, du moins, n'avait pas sa puissance d'aujourd'hui… Grâce à elle, il n'y avait pas d'absorption, ce ne sera pas non plus la haine éternelle, mais l'amour dans la liberté!…