—A l'amour? C'est bien là votre pensée, n'estce pas? lui répondit-elle, encore triste. Oui, Monsieur, il y en a une qui attend, qui est même un peu lasse d'attendre… L'Amour me semble un capricieux personnage, aussi avare de ses dons que prodigue de ses mensonges… Mon rêve de seize an?, fait de soleil et de printemps, commence à languir. Il y a moins de sève dans les branches, quelques feuilles tombent. Hâtez-vous, Messire Amour, avant que l'arbre meure…

—Un jour, il vous rencontrera au bord d'une source, il se penchera sur elle, remplira le creux de sa main, et plus vous boirez, plus vous aurez soif… Mais est-il vrai que le papillon rose ne vous effleura jamais de son vol?…

—J'ai cru parfois entendre ses ailes tout près de mon front… Je le lui offrais pour qu'il s'y pose, et je n'entendais déjà plus rien…

—Je n'ai pas même connu ce sentimentalisme vague dont vous parlez si bien…, reprit-il. Le papillon rose n'égara jamais ses ailes entre les quatre murs du vieux collège où je fus pensionnaire, et l'été, je courais les bois du Saguenay, les lacs des Laurentides, les champs de la ferme patriarcale, ou je louvoyais dans l'Anse de Kamouraska. La grande nature était mon amoureuse… L'Université vint, et mes jeunes amies de Québec respectèrent la sérénité de mon coeur…

Il s'attendrit, lorsque je songe qu'une jolie Québecquoise est née pour moi…

—Peut-être, en votre absence, a-t-elle achevé de grandir pour vous…, fit-elle, songeuse.

—Oh! je la reconnaîtrai entre toutes, et ce sera alors l'idylle sans fin… C'est bien le moment d'y songer, d'ailleurs… Voyez-vous, ça et là, sur la berge, les chaloupes fines. Elles attendent la marée. Quand elle les aura rejointes, ce soir, les amoureux s'y embarqueront avec leurs belles. Les rames feront leur besogne sans bruit. Le grand silence sera plein de choses qu'on murmure. Tout-à-coup, une fusée de rires joyeux éclatera dans l'espace, une chanson canadienne montera vers les étoiles…

—Quel est donc ce village où séjourne le bonheur?… demanda
Marguerite. Je suis jalouse des femmes qui l'habitent…

—Saint-Laurent de l'Ile, une villégiature canadienne-française… Les villas s'échelonnent entre deux lignes d'érables… Les fleurs viennent bien dans les jardina… Avant longtemps, les voitures conduiront les heureux sur la colline que vous apercevez plus loin… Les enfante iront cueillir les cerises sauvages… Dans quelques heures, le quai se couvrira de robes claires et d'ombrelles légères, un vapeur de Québec accostera, rendra les maris à leurs épouses, les frères à leurs soeurs, les garçons à leurs jeunes filles… A table, l'appétit sera ferme… On causera, sous les arbres, jusqu'à la nuit…

—Que c'est joli, aussi, la rive opposée!… Est-ce un autre séjour de vacances?…