Marguerite a beaucoup souffert et beaucoup songé depuis un mois. Cette âme de jeune fille éprise de noblesse et saturée d'idéal, était mûre pour le grand amour dont elle était digne. Toute elle-même a vibré, lorsque, subitement mise en face de Jules Hébert, elle a eu l'intuition profonde qu'il remuait son coeur de battements inconnus. Tout son être, peu à peu, a chancelé, puis défailli sous la révélation que lui fit le jeune homme d'une personnalité ardente et généreuse, magnétique et robuste. Et plus la tendresse grandissante du Canadien a gravité autour d'elle, plus la Française a sombré dans l'amour. Le sentiment, bien qu'impulsif et fatal, à base d'affinités réelles, n'avait rien de superficiel et d'exalté, mais creusait aux profondeurs les plus vives d'elle-même. L'émotion chaleureuse avec laquelle Jules, la première fois qu'il trahit sa religion, s'éleva de l'Océan vaste à Dieu roi des espaces, la conquit tout de suite, et elle lui fut presque reconnaissante de croire avec un tel orgueil, avec une franchise aussi totale. Cédant à un besoin impérieux de femme qui adore, elle voulut s'enivrer bel enthousiasme du jeune homme, le pria de lui ouvrir largement son coeur de chrétien. Le catholicisme vigoureux et traditionnel du Canada-Français l'émerveilla étrangement, au point qu'elle regretta d'avoir laissé pénétrer en elle autant de flamme religieuse. Elle eut beau faire sentinelle contre elle-même, nier l'ébranlement de ses convictions d'athée, le trouble n'en fouilla que plus loin les abîmes de sa conscience, et il y eut des heures de crise où elle eut peur de croire. An cours de l'adieu pathétique sur le cap Tourmente, à l'instant même où elle a si violemment défendu l'athéisme de son père, une voix au fond d'elle-même dominait, le tumulte de son âme, et plus elle repoussait Dieu, plus Il s'y dressait, vivant, nécessaire, débordant, tenace, inéluctable.

Alors même que son doute imposait ce qu'il affirmait si énergiquement, la jeune fille, méfiante du surnaturel par habitude et par tempérament, identifiait son trouble avec la puissance de l'amour. La séparation, atténuant les violences du coeur, apaiserait les tourmentes de l'âme. Ce n'est qu'au regard suprême de son ami que Marguerite éprouva un déchirement si vif qu'elle en crut tomber sur place. Elle n'eut que le temps de se hâter vers sa chambre, et là, un spasme, creva au plus intime d'elle-même et lui secoua rudement la poitrine. Elle pleura toute la nuit, le rêve qui s'effondrait en elle. Ils essayèrent vainement, le père et la mère aux abois, d'enrayer ce délire de sanglots. Cette insomnie de nerfs douloureux lui mit la tête à feu et à sang, et, le lendemain, une telle névralgie martelait son crâne qu'il fallut ne pas laisser Québec. Il y avait des moments de calmes affreux, suivis de larmes plaintives ou mouvementées. On lui redit souvent quel péril menaçait les yeux fragiles: le désespoir du père et l'angoisse de la mère se heurtèrent sans cesse au chagrin tyrannique, et cela dura plusieurs jours lamentables.

Un soir où la crise nerveuse paraissait lâcher prise, la malade se plaignit que son regard se voilait de noir. Gilbert fut affolé. Il déchaîna sa rage contré Jules Hébert le lâche. Marguerite, si déprimée qu'un rien l'assommait, ouvrit de grands yeux hagards sur le père qui outrageait l'être qu'elle aimait de tout le martyre enduré pour lui. Et quand il eut fini toute sa colère, une détente se fit dans l'âme de son enfant qui se tordit longtemps sous des sanglots saccadés. Gilbert, effaré, la supplia de refouler ses pleurs, se demanda avec horreur pourquoi il n'avait pas songé à l'épouvantail salutaire du médecin. "Tu vas te briser les yeux, mon enfant", redisait-il, mais la volonté frêle était moins puissante que la douleur. Il n'est pas ridicule d'aimer de la sorte, il suffit d'avoir le coeur altier. Le rire des persifleurs d'amour sonne mal, il est fêlé d'égoïsme ou de lâchetés. Il est bien facile de se reprendre, quand on n'a rien donné de soi-même. Elle avait donné le meilleur d'elle-même, voilà pourquoi l'agonie de son rêve était si longue et si atroce.

Gilbert comprit qu'il avait trop retardé. Un spécialiste de Québec s'empressa. Le verdict fit planer un doute formidable. Les lésions anciennes de l'oeil s'étaient de nouveau ouvertes, l'acuité visuelle s'écoulait par les blessures. Il serait bien difficile de les cicatriser. Des médicaments et des bandages furent tentés. Ils ne furent pas efficaces. On fit accourir un praticien largement connu de Montréal. Il fut catégorique, déclara la chose inévitable. Déjà beaucoup vieilli, Gilbert, en quelque secondes, courba de plusieurs années. La mère ne songea plus à se faire divinement belle. Marguerite ne chercha pas à savoir, la souffrance au visage de ses parents disait tout. Les deux confrères résolurent d'appeler à l'aide un prodigieux oculiste de New-York. Il venait, précisément, il y a quelques minutes de scruter les yeux d'où la lumière s'enfuyait de jour en jour.

—Nous sommes unanimes, dit à Gilbert, qui les rejoignait, l'un des trois savants, celui de Québec, plus familier, connaissant mieux le chagrin du Français.

—Je devine tout, balbutie le père.

—Notre confrère de New-York est positif, le cas est incurable…

—Est-ce bien vrai que mon enfant va devenir aveugle? s'écrie Gilbert. J'en avais le pressentiment, la certitude même, et pourtant, je ne puis le croire!… Elle avait des yeux ai profonds et si beaux!…

—C'est, au mieux, une question de jours, dit en anglais l'oculiste américain. Je le regrette pour vous et pour elle, il n'y a rien à faire…

—Que dit-il? demanda machinalement le père.