COLLOT D'HERBOIS.
II
Un professeur de débauche : M. le marquis de Sade. — Le roman de la femme dépecée vivante. — L'aventure de la maison close de Marseille. — Satyrographomanie, érotomanie ou folie? — Les prisons du marquis de Sade. — Sous la Terreur. — De Justine à Juliette. — La morale de l'auteur d'Aline et Valcour. — La fin du divin marquis.
La figure du marquis de Sade nous appartient ici. Les filles publiques de la Terreur peuvent se réclamer de ce maître, de ce dilettante de la débauche, de ce Shakespeare de l'érotisme, qui a légué son nom aux siècles en symbole de ce que la dépravation des sens peut imaginer de plus incohérent et de plus licencieux. N'aurait-il même point été mêlé aux événements de la Terreur que, malgré tout, le nom du marquis de Sade s'imposerait ici, tant il est vrai qu'il demeure désormais inséparable de tout ce qui touche à ce cabinet secret-clinique de l'amour.
Certes, c'est bien de lui qu'on peut dire qu'il a inventé un frisson nouveau. A ces aimables romans libertins du XVIIIe siècle, dont les héroïnes semblent parées des grâces molles de Fragonard et de la mièvre joliesse de Watteau, à ces productions légères, il a opposé les romans atroces, mélodramatiques et sanguinaires, par lesquels il prétend enseigner à des temps nouveaux des débauches nouvelles.
Rien de plus extravagant à concevoir que ces deux romans Justine et Juliette[316] qui lui assurent une si solide part d'immortalité. « Romans ennuyeux », a-t-on écrit. Nous ne partageons pas cet avis. Le premier moment d'instinctif dégoût surmonté, on est entraîné par cette imagination éperdue, exaspérée qui invente à chaque page, sinon à chaque ligne, des supplices nouveaux, des manières de faire l'amour inédites.
[316] « Tout ce que l'imagination la plus délirante, la plus obscène et la plus sanguinaire peut rêver de plus monstrueux et de plus révoltant, semble avoir été réuni dans ces deux ouvrages, dont les principes sont en parfaite analogie avec les tableaux, et dont la seule conception doit être considérée comme un attentat contre l'ordre social. » Galerie historique des contemporains ou nouvelle biographie dans laquelle se trouvent réunis les hommes morts ou vivans, de toutes les nations, qui se sont fait remarquer à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, par leurs écrits, leurs actions, leurs talens, leurs vertus ou leurs crimes ; 3e édition ; Mons, Le Roux, libraire, 1827 ; tome VIII, art. de Sade, p. 126.
Ce ne sont qu'aventures périlleuses, sanglantes, assassinats, égorgements, estrapades, un énorme fracas de tueries que terminent toujours les débauches et les orgies les plus extraordinaires où les sexes confondus, mêlés, oubliés, tournoient en une ronde effrénée. « Ah! quel infatigable scélérat! » s'écrie le brave Jules Janin qui n'en revient pas et reste confondu de tant d'imagination dans la volupté atroce, de tant de style luxuriant dans la luxure.