[339] L'auteur de la note sur le marquis de Sade, dans la Galerie historique, tome VIII, p. 126, après avoir conté qu'il y recevait beaucoup de visites, explique ainsi ce transfert : « Certaines visites inspiraient de la défiance, et bientôt après la police de Paris acquit la certitude, par une visite ordonnée dans sa chambre à la suite de déclarations faites par quelques-unes des personnes qui avaient obtenu l'autorisation de venir le voir, que joignant l'exemple au précepte, cet homme exécrable se livrait, au fond de sa prison, sur les malheureuses qui se sacrifiaient à lui, à prix d'or, aux monstrueuses et sanguinaires débauches qu'il avait décrites dans ses ouvrages. On trouva les instruments de ses crimes dans les matelas et les paillasses de son lit, encore tachés de sang. L'ordre fut donné le même jour de le transférer à Bicêtre. » Cette dernière phrase contient une erreur. C'est de Bicêtre que le marquis de Sade fut transféré à Charenton. Quant au fait des instruments de torture trouvés sous son lit, aucun document de l'époque ne le confirme.

C'est de ces derniers lieux de détention que partirent, nombreuses, incessantes, pourrait-on dire, ses protestations contre la paternité de Justine, « dont il n'était pas fâché au fond qu'on sût qu'il était l'auteur[340] », assure un contemporain. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons qu'enregistrer ses démentis et rester sceptique quant à leur véracité.

[340] Galerie historique, vol. cit., p. 126.

La Collection Gustave Bord, vendue en 1906[341], contenait deux de ces lettres de protestation, l'une datée de Versailles, 24 fructidor an VII, l'autre du 20 fructidor, vraisemblablement an VIII ou IX. Dans cette dernière, il s'étonnait que M. de Quenet avait pu promettre de sa part un exemplaire de Justine. Déconseillant à son correspondant de lire ce très mauvais livre, il ajoutait : « Il fait frémir et si j'avais eu dans un moment de délire le malheur de le créer, j'aurais assez de raison aujourd'hui pour couper la main qui l'aurait écrite. » Précédemment encore, dans une lettre du 24 fructidor an III (17 septembre 1795)[342], il protestait non moins véhémentement : « Il circule dans Paris, écrivait-il, un ouvrage informe ayant pour titre Justine ou les malheurs de la vertu ; plus de deux ans auparavant, j'avais fait paraître un roman de moi intitulé Aline et Valcour ou le Roman philosophique. Malheureusement pour moi, il a plu à l'exécrable auteur de Justine de me voler une situation, mais qu'il a obscénisée, luxuriosée de la plus dégoûtante manière. Il n'en a pas fallu davantage pour faire dire à mes ennemis que ces deux ouvrages m'appartenaient. »

[341] Catalogue d'autographes N. Charavay, mai 1906. La 1re lettre est portée sous le no 196, la seconde sous le no 186.

[342] Lettre inédite du marquis de Sade, collection de M. Font… vendue en 1861, signalée par M. O. Uzanne, vol. cit., pp. XXIX, XXX.

Les ennemis du divin marquis avaient-ils tort?

En l'an VIII, nouvelle protestation, mais cette fois solennelle et publique, placée en tête des Crimes de l'Amour[343]. C'était la défense dédaigneuse et méprisante : « Qu'on ne m'attribue donc plus… le roman de J…, jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai sûrement jamais, il n'y a que des imbéciles ou des méchans qui, malgré l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies. » Plus tard, détenu pour Zoloé, il se défendait encore de Justine, écrivant au ministre de la justice : « On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de Justine. L'accusation est fausse, je vous le jure au nom de tout ce que j'ai de plus sacré[344]. »

[343] Les Crimes de l'amour ou le délire des passions ; nouvelles héroïques et tragiques, précédé d'une idée sur les romans et orné de gravures, par D. A. F. Sade, auteur d'Aline et Valcour ; Paris, chez Massé, an VIII, 2 vol. in-8o.

[344] Sade, homme de lettres, au ministre de la justice ; Pélagie, ce 30 floréal an X ; publié par Taschereau, Revue Rétrospective, tome I, 1833, pp. 256, 257.