Le cabinet de Cires de Curtius.
Dans ce centre de l'activité parisienne, tout afflue. Aux yeux de la France et de l'Europe, Paris c'est le Palais-Royal. Point d'étranger qui n'arrive dans la capitale sans qu'aussitôt ses pas se dirigent vers cette foire. Car qu'est-ce, sinon une foire, ce vaste étal où tout se vend, où tout s'achète, où tout s'échange? Pour la politique, voici les libraires avec leurs pamphlets, leurs libelles, leurs livres du jour ; pour les gastronomes, voici les tables servies chez Very, Beauvilliers, les Frères Provençaux ; pour les libertins, voici le troupeau jacasseur des filles, la Volupté qui mène, par les galeries pleines de rumeurs, ses impudiques cortèges ; pour les joueurs, la promesse d'une « jolie société » que vous glissent les rabatteurs, les tables de trente-et-un, la roulette, les cartes sur un monceau d'or.
C'est la tentation parée, fardée, armée.
Bien peu y résistent. Ce n'est pas impunément que le cerveau est assailli par tous ces parfums de corps à moitié dévêtus, ces odeurs de chairs tièdes maquillées, ces fumets de cuisines béantes où flambent les foyers flanqués de volailles et de gibiers. La tête tourne bientôt parmi les cris des agioteurs spéculant sur les assignats ; les piaillements des « nymphes » disputant avec l'amateur de beautés de second choix ; les appels des bonimenteurs vantant la découverte du jour ; les hurlements des porteurs de journaux offrant la Liste des gagnants à la loterie de Dame Guillotine, ou croassant, au lendemain de l'exécution d'Hébert, le pamphlet ordurier que sont les Lettres bougrement patriotiques de la mère Duchêne! Et tout cela s'agite dans une fièvre, dans un besoin de bruit, de tapage, de scandale. Cela hurle, insinue, invective, promet, injurie, raccroche.
VIVRE LIBRE, OU MOURIR.
DOUZIEME LETTRE BOUGREMENT PATRIOTIQUE DE LA MERE DUCHENE
Sur le prix du pain dans les départemens ; sur
Un pamphlet politique.
Si la chair de l'habitué de ces lieux est faible, que penser de celle de l'étranger que la renommée du Palais y attire? Pour le prévenir, le mettre eu garde, la municipalité n'a pas attendu l'apogée de la Terreur, les jours où la débauche sera au Palais-Egalité comme dans une forteresse, et en fera le lieu intenable d'une exhibition continuelle[127]. A l'annonce de la fédération de 1792, le Palais-Royal, ses filles, ses filous, ses croupiers ne se tiennent pas d'aise. De tous les départements arrivent les députés de province que des femmes assaillent aux barrières sous prétexte de leur offrir le bouquet de la bienvenue[128]. La municipalité a dû prendre un arrêté pour mettre fin à ce racolage non déguisé. C'est aussi l'instant où elle songe à crier, aux frères et amis des départements que le Palais-Royal attire : « Attention! il y a ici des filles et des filous! » Sans doute ne le dit-elle pas aussi crûment, mais il n'y a pas à s'y tromper. Qu'on lise l'affiche où elle placarde son arrêté à tous les coins de rue, et jamais meilleure description ne sera faite du Palais-Royal, et jamais plus virulent réquisitoire ne sera dressé contre « le jardin-lupanar où se tient le grand marché de la chair[129] ». C'est le texte dans son intégralité qu'il faut lire :
[127] Discours de M. le procureur général Dupin sur le luxe effréné des femmes ; séance du Sénat du jeudi 22 juin 1865 ; Paris, Dentu, 1865, in-8, p. 28. La même brochure contient le Rapport sur la prostitution, par M. Goulhot de Saint-Germain, sénateur. Une réponse à ces deux discours parut sous le titre de Vive le luxe, la comédie de Monsieur Dupignac, réponse à Monsieur Dupin par une grande dame et une petite dame ; Paris, chez tous les libraires, 1865, in-8, 47 pp. Une note manuscrite sur l'exemplaire que nous possédons, l'attribue à Hippolyte Barbou.