Le mari fournit les chapeaux[187].
[187] Les Soirées de Célie, 1794.
Mais les chapeaux ne sont point la seule cause de la faveur de cette marchande. C'est par ses robes et leur choix vraiment rare qu'elle triomphe. C'est elle qui pare les filles publiques de ces robes romaines à la Clio, de ces chemises grecques, de ces tuniques à l'antique et de ces redingottes (sic) à la Thessalie qui les dénudent outre mesure, plaquent sur leurs formes souples les linons transparents, les organdis légers ou les vaporeuses nankinettes.
Chacune de ces robes est d'ailleurs une merveille d'invention et c'est grâce à elles que nous pouvons nous représenter fidèlement les élégances des filles publiques de la Terreur. Voici la robe romaine à la Clio. De la clavicule (ainsi parle la citoyenne Lisfrand) elle tombe jusqu'à terre en une queue harmonieuse, offrant l'inestimable propriété de raccourcir la taille de celles-là qui l'ont trop longue ou d'allonger celles qui sont trop courtes. Cette robe prévoit toutes les imperfections, et, grâce à elle, plus de bras trop longs, plus de coudes cagneux. Elles les cache ou les découvre à volonté. De plus, elle est d'une tournure rare[188], et son prix varie, suivant l'étoffe, de 450 à 180 livres[189]. Il faut être de la dernière pauvreté pour ne point se l'offrir.
[188] Prospectus de la citoyenne Lisfrand.
[189] Voici les prix des robes romaines, des chemises grecques et des tuniques à l'antique : en pékin ou velouté, 450 livres ; en pékiné sans être doublé, 290 ; en taffetas, 380 ; en gros de Tours rayé, 290 ; en grosgrame rayé satiné, 260 ; en sirfakas, 220 ; en sicilienne, 190 ; en joli linon, 200 ; en beau linon, 350 ; en organdis, 240 ; en mousseline unie, 220 ; en croisière de soie noire, 280 ; en fortes gazes rayées, 180 ; en nankinette 240 ; en toile peinte, 220.
Cette tournure rare ne le cède qu'au beau simple et d'un superbe effet de la chemise grecque qui s'ouvre sur les bras à la manière turque. Ainsi diverses nationalités collaborent au bon goût d'une parure nouvelle. La chemise grecque dégage la poitrine, fait des nymphes vénales une pudique vestale. C'est Athènes et son blanc cortège d'hétaïres que la citoyenne Lisfrand fait errer au Camp des Tartares. La Chevalier ou Georgette peuvent s'en parer aux frais d'un amant libéral, d'autant plus que le prix de la chemise grecque est celui de la robe romaine. Ainsi, pour les amateurs de l'antiquité, Aspasie peut se retrouver sous les traits et le vêtement de Peau d'Ane, laquelle montrera à ses adorateurs autant de complaisance que la femme de Périclès en eut pour les siens.
Prospectus de la citoyenne Lisfrand, marchande de modes au Palais-Egalité.
(Texte [en annexe].)
C'est Sparte et ses brûlantes vierges qu'évoque la Tunique à l'antique. Pour la réaliser en pékini ou en gros de Tours, on n'a eu qu'à copier le péplum des statues antiques, Minerve ou Junon. L'agrafe de marbre des effigies romaines ou grecques se retrouve ornée d'attributs civiques, faisceau de lances ou lauriers, aux épaules des filles publiques. Un corsage soutient la gorge sous l'ample pli de la tunique qui flotte et rend la courtisane pareille à la Poppée d'autrefois. Mais un tel costume, sobre, simple, uni, peut paraître quelquefois sans grâce. Aussi, pour l'agrémenter, la citoyenne Lisfrand imagine-t-elle une « ceinture à la sauvage » (oui, à la sauvage!), et, avec cet ajustement imprévu, la tunique sera « d'une grande tournure ».